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Jennifer Carlos, une photographe de terrain

Au Sénégal, beaucoup de jeunes voient l’émigration vers l’Europe comme une solution pour améliorer leur situation financière et sociale. Cependant, une fois arrivé, les choses ne se déroulent pas toujours comme prévues. Jennifer Carlos racontait l’histoire de ces personnes à travers son exposition «Le Retour», accessible au centre La Grange-aux-Belles, du 30 janvier au 2 mars derniers, dans le cadre du projet Escale - Images du réel.

A la rencontre de Jennifer Carlos

Je rencontre Jennifer en plein accrochage de ses photos, au centre Paris Anim’ la Grange aux Belles, pour la prochaine exposition Escale à la Grange-aux-Belles – Images du réel. De taille modeste, le regard aiguisé de Jennifer impose sa présence dans l’espace. Nous discutons dans une des salles de musique du centre. Elle revient sur son parcours professionnel singulier, entre l’art et le médico-social.

 
Jennifer a commencé par les Beaux-arts, de Nice à la Villa Arson, puis passe par l’École d’art de Bourges, où elle se spécialise en photographie et docu-fiction. En parallèle, et pour financer ses études, Jennifer travaille dans les hôpitaux, en unité de soins palliatifs, où elle s’occupe des personnes en situation de poly-handicaps, mentaux et psychiques. Elle explique que c’est une des expériences qui lui a le plus apporté : «ça m’a aidé à comprendre et me rapprocher des gens». Cet aspect humain l’incite, dans son travail, à s’intéresser aux questions de « ce qui est marginalisé dans la société, les gens notamment ». Après ses études, déçue de ne pas avoir développé sa propre pratique artistique, elle reprend une formation de photo-documentariste et décide de se lancer en tant que photographe indépendante. Elle travaille aujourd’hui avec la presse quotidienne et vise en parallèle à produire des reportages plus longs.

Le Retour, un point sur le sujet de l’exposition

Arrivée au Sénégal en 2018, Jennifer voulait travailler sur l’immigration, mais en entrant en contact avec des candidats à l’exil, elle fait face à une problématique : « Je me suis rendu compte que beaucoup m’ont parlé de cette dynamique du retour. Cette question là est peu abordée. C’est une dimension particulière, psychologique et psychosociale ». Ce que l’on appelle le retour, c’est le voyage retour des migrants dans leur pays d’origine, souvent dû à un rapatriement ou à des difficultés économiques sur place. Claudio BolzmanLe sociologue Claudio Bolzman écrit en 2017 : « La grande majorité des migrants qui réussissent la traversée vers l’Europe n’ont pas la chance d’obtenir un statut juridique légitime dans leur pays de destination. En effet, il est très difficile pour des migrants en provenance d’Afrique d’obtenir des autorisations de séjour et de travail, ce qui leur permettrait de rester en Europe ». Le retour dans leur famille est vécu comme un échec. Jennifer raconte : « Il y a une forme de pression sociale qui pousse les gens à partir, et donc le retour est vraiment mal vu, c’est une chance qui t’est donnée, d’un point de vue religieux et économique. Beaucoup de parents misent sur ce départ pour améliorer les conditions de vie des familles, et investissent en payant les passeurs. Ils sont donc endettés. Si ce n’est pas une dette économique, c’est une dette morale ». Cet aspect psychologique et social est central dans le projet de la photographe au Sénégal : « Vu comme des héros au départ, ils sont tout le contraire à leur retour ».

Un terrain complexe

Pour son travail de terrain, Jennifer en passe d’abord par une étape nécessaire, avant la mise en place du projet photographique lui-même : elle contacte des associations de réinsertion sénégalaises, dont certaines peuvent participer à financer le projet. Celles-ci vont l’orienter vers Macoumba, avec qui elle noue des liens d’amitié importants. Aborder le sujet du retour et de ses conséquences est souvent tabou, voire honteux, au sein des familles. Cela nécessite de construire une confiance mutuelle entre l’artiste et les personnes interrogées.

Mais que signifie entrer dans l’intimité de gens et dans un univers auxquel on n’appartient pas ?
Comment mettre en valeur, à travers la photographie, des dynamiques sociales, politiques et économiques quand on ne les subit pas soi-même ?

Jennifer explique l’importance, et à la fois toute la complexité, de réfléchir à sa posture, en tant qu’artiste et personne étrangère.

« La difficulté est vraiment de trouver la bonne posture : tu échanges sur les épreuves traversées, tu prends des photos, ils se confient, mais en soi, tu ne peux pas les aider, tu ne peux qu’en parler. […] J’arrive à avoir de la distance, mais c’est difficile. On devient proche et en même temps, on ne peut pas l’être tout à fait ».
Pour autant, les quatres personnes suivies dans le projet sont heureuses du résultat. La photographe décrit, lors de cette entrevue, les réactions de certains quand ils se voient dans les journaux. La photographie permet, dans une certaine mesure, de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, de mettre en lumière une histoire singulière, qui mérite d’être connue. À la suite de ce reportage, Jennifer a gardé contact avec les personnes photographiées.

« C’était un sujet compliqué et au final ils m’ont fait confiance, ils éprouvaient par la suite de la satisfaction. Restent aussi enfin des photographies pour eux, comme des souvenirs ».

C’est une question d’émotion partagée ; moi ce que je voulais, c’était rentrer dans l’intimité des personnes, être au quotidien avec elles. Nous avons ri, discuté, mangé ensemble, avant de faire des photos. C’est important qu’il y ait cette confiance, certains sont prêts à te laisser rentrer dans leur intimité, d’autres ne le souhaitent ou ne le peuvent pas”.

Le projet Escale, un projet fondé sur le lien et l’accompagnement :

Cette exposition «Le Retour» s’imbrique dans le cycle Escale à la Grange aux Belles – Images du réel. Depuis douze ans, ce projet s’est donné comme vocation de sensibiliser aux enjeux mondiaux par le photo-reportage. Sous la forme d’expositions au centre, mais aussi dans des lycées et avec des interventions “Hors les murs”, il cherche à transmettre la rélfexion sur ces questions contemporaines et citoyennes, dans un esprit d’éducation populaire. Il met en lumière des photojournalistes émergents et les accompagnent dans leur projet. L’intérêt est aussi de lier l’artiste à son public, dans un espace de bienveillance et d’écoute que la photographe Jennifer Carlos a souligné : « on m’a laissé beaucoup de liberté et beaucoup d’écoute pour construire l’écriture de cette exposition, ça m’a beaucoup plu ».

Jennifer souhaite désormais retourner au Sénégal, revoir les gens avec qui elle à pu nouer des liens et peut-être retravailler sur un nouveau sujet.

Entretien réalisé par Maud Perez, anciennement service civique au CRL10