En 2011, Nadège Mazars embarque avec son appareil photo. Direction la Colombie auprès de ceux qu'elle surnomme les damnés du pétrole. Victimes de l'industrie pétrolière ces individus sont en perpétuelle lutte contre la répression et la violence qu'ils subissent au quotidien. De ce voyage naît une série de photographies. Nadège Mazars, elle aussi lutte. Derrière son objectif, elle tente d'impacter sur des sujets importants tel que celui-là. En 2015, elle découvre Escale et décide d'exposer à la Grange aux Belles. Aujourd'hui, 2023, elle revient sur sa série "Les damnés du pétrole" avec nous.
C’est une des premières bonnes photos (photo ci-dessus) que j’ai prise lors de ce premier voyage. J’étais à cette période en train d’écrire ma thèse, je ne pensais pas encore que j’allais devenir photographe. C’est cette photo qui m’a fait sentir que je pouvais écrire quelque chose et faire passer un message par l’entremise d’une image. Je la trouve très forte, le regard de l’ouvrier notamment est très intense. Il focalise les tensions que je sentais avec les autres groupes d’ouvriers et la concentration de personnes présentes à ce moment-là. Cette photo est importante pour moi, de plus je la trouve belle, avec ses teintes orangées.
Un voyage humanitaire pour photographier le monde
Nous sommes dans les Llanos colombiennes, de grandes plaines de savane extrêmement riches en pétrole. À cette époque, 45% du pétrole colombien étaient extraits dans ces régions. Les ouvriers travaillaient dans des conditions difficiles, ils étaient mal payés, subissaient la précarité des contrats de travail. Ils restaient sur place des jours. Quand ils étaient en repos, ils ne pouvaient pas rendre visite à leurs familles qui étaient éloignées. Le syndicalisme était en outre fortement réprimé. J’étais avec la caravane humanitaire, au sein d’un groupe qui se mobilisait pour les assurances sociales et se déplaçait dans des territoires pour soutenir des luttes locales. Il y avait des dirigeants de l’Union Syndicale Ouvrière (USO), syndicat de pétrole. Ils faisaient un meeting devant les ouvriers, ce qui représentait un moment très fort. Les ouvriers ont rarement la possibilité d’avoir des représentants et un espace pour exprimer leurs problèmes et revendications.
Aujourd’hui, l’espace de production a changé. Il y a beaucoup moins d’ouvriers, beaucoup moins de transports aussi et peu de travailleurs du pétrole dans cette zone-là. Mais les problématiques continuent dans d’autres zones, car le pétrole reste une ressource stratégique en Colombie. La USO est l’un des syndicats les plus puissants de Colombie, qui a le pouvoir de négocier et la force d’agir. C’est l’un des côtés positifs de l’histoire.
De la sociologie à la photographie
La photographie est une forme d’écriture et c’est celle que j’ai choisie. Avant, je faisais de la sociologie, puis j’en suis venue au journalisme écrit. Aujourd’hui, je me sens plutôt sociologue en écrivant par la photographie. Ce qui m’intéresse avec cette dernière, c’est que l’on peut aborder des problématiques fondamentales comme celle des droits humains, de la migration, de la santé, des ressources économiques, du changement climatique, de façon intellectuelle, mais aussi émotionnelle. La photographie permet de mobiliser les sentiments et de formuler un message impactant sur des sujets graves et importants. Puis il y a ce côté graphique et esthétique que je me plais à produire. L’acte de photographier, pour moi, permet d’arrêter le temps. Ce temps qui s’arrête est une forme de liberté. Il n’y a plus aucun problème personnel, plus aucune préoccupation, si ce n’est d’être complètement investi dans le moment présent et de faire pleinement ce que tu fais : des photographies. C’est fabuleux et très important pour moi.
La photographie sociale implique une interaction avec les gens, la rencontre avec une réalité que des personnes souhaitent partager. Pour réussir à photographier la vie des personnes, je pense qu’il faut être très empathique et comprendre ce qu’elles vivent. L’empathie te transforme. Je suis à l’écoute des personnes pour transmettre, je contemple sans intervenir.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp