Colin Delfosse, photographe documentaire, entame, depuis 2006, différents projets sur le continent africain dont "Out of Home" (2014) mettant en lumière le travail humanitaire des équipes dans la République du Congo. Son intérêt pour le conflit entre les Pygmées et les Lubas, l'emmène à rencontrer différents témoins directs et ainsi différentes version de ce conflit. Son objectif désormais l'emmène à dresser les contours d'un pays et de son histoire sous toutes ses facettes. C'est en 2016 que le photographe rencontre Escale à la Grange aux Belles. Un Congo contemporain vu sous le prisme du photographe est exposé.
Une demande humanitaire aux prémices de ce reportage
Ce travail était une commande pour l’ONG Première Urgence qui m’a laissé une certaine marge de manœuvre pour le mener. Je devais couvrir la situation humanitaire dans le nord du Katanga, l’une des provinces de la République démocratique du Congo (RDC), rebaptisée Tanganyika lors du nouveau découpage de 2014. C’est une région très pauvre, qui vit de ses ressources agraires, dans laquelle les terrains avaient été brûlés suite à un conflit. Dans un premier temps, je photographiais essentiellement les distributions alimentaires organisées par l’ONG. Puis j’ai pris une certaine liberté par rapport au cahier des charges.
"Une expérience enrichissante" à la rencontre des témoins directs au conflit
Je me suis intéressé à la situation du conflit qui existe depuis des années entre les Pygmées et les Lubas. Je voulais aller plus loin et rencontrer les témoins directs de ce qu’il se passait. J’avais pris une moto pour retrouver les Pygmées qui s’étaient retranchés dans des endroits reculés de la province, assez difficiles d’accès. En allant sur place, j’ai pu avoir le contrepoint de l’histoire. On n’obtient forcément pas le même discours en fonction des personnes interrogées. Entre les personnes qui reçoivent l’aide et celles qui ont fui. C’était impressionnant, parce que la situation des Pygmées en RDC est très précaire, vivant au milieu de la forêt. Leur situation est compliquée dans toute l’étendue du territoire. Ils n’ont jamais été reconnus par les institutions du pays et ont toujours été considérés comme des citoyens de seconde zone. L’expérience était enrichissante. Il était intéressant de discuter, d’appréhender leur point de vue, ce qui ne s’était plus fait depuis quelque temps dans le cas de ce conflit.
"Avec le temps, ma perception du photojournalisme a forcément évoluée"
J’ai suivi des études de journalisme. J’avais, après mes études, la naïveté de croire qu’il suffisait de prendre des photographies pour changer le monde ; que l’on pouvait dénoncer des situations absurdes ou injustes. J’ai commencé à travailler au Mali, puis au Congo, ancienne colonie belge. La presse belge est d’ordinaire assez preneuse de sujets sur le Congo. J’y suis donc retourné régulièrement. C’est un pays qui est foncièrement passionnant, par son histoire d’abord, et parce qu’il s’y concentrent beaucoup d’enjeux internationaux. Que ce soit sur des questions environnementales (l’exploitation minière, pétrolière) ou des questions géopolitiques, il y a beaucoup à raconter.
Avec le temps, ma perception du photojournalisme a forcément évoluée. Je suis moins optimiste quant à son pouvoir de changer les choses. Il a en revanche un indéniable pouvoir lorsqu’il s’agit de raconter des histoires et d’humaniser des situations. Il reste un outil incroyable pour diffuser des messages efficaces et pour rendre des situations complexes et lointaines beaucoup plus proches. Mais je ne suis pas sûr que cela soit réellement efficace face à des situations compliquées, telle que celle du Congo. Donc beaucoup plus humblement, je tente de dresser les contours d’un pays et son histoire, en montrant des facettes différentes, de construire une histoire d’un Congo contemporain vu sous mon propre prisme.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp