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Entretien avec Emeric Fohlen

Emeric Folhen est un photojournaliste. Sa pratique est fondée par le militantisme autrement dit il cherche à mettre en lumière quelque chose que personne ne voit afin de faire potentiellement changer les mentalités au niveau politique, artistique ou culturel. C'est dans cette objectif qu'il nous fait découvrir, en 2017, dans le cadre d'Escale à la Grange aux Belles, le photoreportage "Rhyme is no crime" témoignant de l'engagement de la culture hip hop et des rappeurs émergents suite à la révolution de 2011.​

L'émergence de rappeurs à Tunis suite à la révolution du jasmin

Cet homme, Flow Diggaz, rappeur underground, domine Tunis au travers de barreaux qui, symboliquement, montrent un certain enfermement de cette communauté hip-hop dans la société tunisienne. Je l’ai rencontré dès le premier jour. Il m’a ensuite accompagné tout au long de ce projet, auquel j’ai consacré trois ans.

Suite à la révolution du jasmin (décembre 2010 – janvier 2011), beaucoup de rappeurs ont émergé, Flow Diggaz en faisait partie. Après 2011, il a composé des tubes qui ont été relayés au sein de la communauté hip-hop, via des VHS, des CDs, des MP3 ou publiés sur Facebook. Il a ainsi gagné le respect de toute cette petite communauté mais est resté un homme assez marginal, qui commet des larcins. C’était un vrai gamin des rues de Tunis. On a passé beaucoup de temps ensemble à marcher, à aller d’appartement en appartement chez ses amis, à faire des freestyles, à s’amuser. Cette photo évoque la ville que j’ai découverte grâce à lui. À ce moment précis, nous montions en haut d’une des plus grandes tours de la ville pour boire un café. 

 C’était en 2013, juste après la révolution du jasmin qui a complètement bouleversé le pays. Des espaces culturels ont vu le jour pour ces jeunes en quête de liberté ; sur les murs, des graffitis revendicateurs. Je me suis ainsi très vite questionné sur la présence d’une scène hip-hop, une scène culturelle underground rap, graffitis ou breakdance dans le pays. Tout s’est manifesté par le bouche-à-oreille, ici tout le monde connaît tout le monde. Très vite, j’ai trouvé un studio clandestin où se retrouvaient des rappeurs pour faire des mixtapes ou pour leur proposer des productions. C’est là que j’ai rencontré Flow Diggaz pour la première fois. 

"Au fondement de ma pratique, il y a un certain militantisme"

J’ai toujours été curieux. Cette curiosité m’a amené à la photo. Elle est au fond un prétexte pour m’intéresser à de nombreux sujets, qui peuvent sembler futiles aux yeux de certaines personnes. Je suis capable de lire, de me documenter, de regarder des reportages sur un sujet précis, pendant des heures, pendant des jours ; jusqu’à ce que je le maîtrise complètement et en ressente l’intérêt et le potentiel, soit pour le faire découvrir aux autres en le documentant, soit pour dénoncer une absurdité, une aberration. 

Au fondement de ma pratique, il y a un certain militantisme, qui consiste à pointer du doigt quelque chose que personne ne voit, qui est pourtant présent dans de nombreuses sociétés : observer, trouver des sujets intéressants et déceler ceux qui peuvent faire changer les mentalités. Puis, à une plus grande échelle, faire peut-être changer les choses au niveau politique, artistique ou culturel. C’est en ce sens que je crois en mon métier.

Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp