Photographe documentariste, Antonin Weber utilise sa passion comme medium. Il souhaite transmettre un message à travers l'image d'où l'importance de penser à tous les publics dont les enfants à qui s'adresse sa série "Un cirque à la frontière syrienne" présentée dans le cadre d'Escale à la Grange aux Belles en 2018. Son intérêt se porte sur le droit des minorités. Dans cette série par exemple, il aborde le sujet des enfants syriens, migrants, et présents à la frontière turco-syrienne. Bien que leurs avenirs soient incertains une école de cirque présente dans le vieux Mardin tente de leur offrir une aide particulière : la confiance en soi par l'éducation culturelle.
L'école du cirque dans le vieux Mardin
Considérant a posteriori cette image, j’en vois le fort potentiel esthétique. L’arrière-plan et la composition sont maîtrisés et équilibrés. J’ai conscience que ce potentiel propre à la photographie est devenu décisif pour moi, c’est ce que je veux viser. Sur cette image, Abdoul ‒ le petit garçon en premier plan ‒ venait de passer la frontière. Les enfants de ce reportage ont vécu les combats, ont perdu des membres de leur famille. Ça laisse des marques, d’une manière qui est propre à chaque individu. Lorsque l’on est plus ou moins abîmé, on se construit différemment. Abdoul était un bagarreur. Lorsqu’il y a un afflux de réfugiés, il y a une montée concomitante du racisme, surtout dans un pays fortement nationaliste comme la Turquie. Ces enfants se sont retrouvés dans des conditions qui ne sont pas idéales pour se construire. D’où la présence de cette école de cirque qui leur offre un cadre. L’enfant en arrière-plan jongle normalement. Abdoul semble quant à lui être en apesanteur avec cette petite boule sur la tête. Cela représente symboliquement ce qu’il devait vivre.
Les enfants avaient l’habitude de voir des étrangers et cela n’avait aucune espèce d’importance pour eux. Ce qui comptait à leurs yeux, c’était la récréation, les amis ou les professeurs. Au début, l’équipe éducative ne voulait pas que je fréquente les familles, que je rencontre les parents. Je le comprenais totalement. Cela peut en effet être déstabilisant pour ces enfants, qui sont dans des situations de fragilité. Mais il s’est avéré qu’une sœur et un frère m’ont proposé de venir dîner chez eux. Ce que je ne savais pas, c’est que tout l’immeuble voulait m’inviter à manger ! C’était à Mardin, une ville construite en escalier. Tout en haut, la vue est magnifique. Elle domine la Syrie, l’Irak et les plaines mésopotamiennes. Ces familles habitaient tout en bas dans un quartier précaire baptisé « Station », parce que s’y trouve une station d’essence. J’ai fait beaucoup de portraits de ces familles, dont je leur offrais des impressions, au fur et à mesure des prises de vue.
Un photoreportage destiné aux enfants
L’une des difficultés les plus préoccupantes de ce métier est la construction cohérente du reportage. Celui-ci, je souhaitais vraiment l’adresser aux enfants. C’était une manière d’aborder quelque chose de grave et d’important avec une autre approche. Je pense qu’il est nécessaire de penser à tous les publics. J’ai beaucoup d’admiration pour Claude Ponti, son choix de s’adresser aux enfants permet d’avoir un impact différent et positif. Au-delà de la publication de ce reportage dans La Croix, le fait d’exposer ce travail à la Grange aux Belles m’a permis d’adresser mon propos et mon travail aux enfants et adolescents eux-mêmes, avec lesquels il m’a été donné de dialoguer, ce que je vois comme un aboutissement.
L'appareil photo comme outil pour se confronter à la réalité
Je dis volontiers que j’ai peur de tout, que les choses me font peur, peut-être parce que j’ai eu une enfance très heureuse et très protégée. C’est pour ça que j’aime beaucoup Claude Ponti ou Saint-Exupéry. L’appareil photo est un moyen pour moi de ne plus avoir peur et de me confronter à la réalité, porté par l’envie ou la curiosité. Généralement, l’élément déclencheur d’un reportage est la curiosité. Je vais m’imaginer toute une histoire et l’histoire qui me plaît doit entrer en résonance avec mon imaginaire. J’ai peut-être un problème de dissociation de la réalité et de l’imaginaire. Mais cela nourrit ma pratique de la photo, tous mes reportages sont ainsi assez positifs. J’ai du mal à faire des reportages très réels ! Actuellement, je travaille sur les masculinités. Il y a plusieurs choses qui m’y ont poussé, mais surtout mes questionnements intérieurs et mes peurs aussi, que je tente de transformer. Je les apprivoise. Ce travail-là est certes très documentaire, mais je veux aussi y projeter une esthétique de l’imaginaire.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp