Denis Meyer, photojournaliste, s'appuie, pour son travail, sur l'écriture intuitive questionnant l'humain et son rapport à l'environnement. C'est donc naturellement que son appareil photo se soit tourné vers le Kelmend et les derniers descendants du peuple illyrien évoluant en harmonie avec la nature. Chacune des photographies de la série tente de raconter une histoire, l'histoire personnelle de ce peuple dont le patrimoine écoculturel est mis en péril par la course à l'or bleu. Aujourd'hui, Denis Meyer revient sur sa série et son passage par Escale en 2019.
Un instant de bonheur partagé grâce à la photographie
J’aime beaucoup ce couple (photo n°10 ci dessus) que j’ai rencontré dans la montagne. Cet homme se trouvait sur un chemin, nous étions seuls à plus de 100 kilomètres à la ronde. Mon sac à dos sur les épaules, je l’ai croisé alors qu’il se dirigeait vers son domicile, prenant appui sur son bâton. Il ne parlait ni français ni anglais, je ne parlais pas du tout albanais. J’essaie alors de lui faire comprendre par des gestes, sourires et expressions du visage que je suis là en tant que photographe, que je fais un reportage documentaire sur les habitants de cette région. Avec des gestes, nous parvenons à échanger. Il m’invite chez lui à prendre un café, j’accepte et rencontre sa femme. Je leur fais comprendre que je souhaiterais les prendre en photo. Ils se préparent. Il va se raser. Elle se change. Ils reviennent vêtus de leurs habits du dimanche ou de mariage peut-être. Ils se font beaux pour la photo. Il y avait une ambiance de jaune et de noir, que la lumière accentuait, filtrée par les rideaux vieillis.
Ils ont compris, sans que je ne leur donne aucune instruction, qu’il fallait qu’ils regardent vers l’extérieur. Ils se sont assis devant moi, sur deux chaises, je n’ai rien mis en scène. J’étais toujours sur le canapé avec mon café devant moi et le petit verre d’eau-de-vie, comme à chaque fois que l’on boit le café. Et je n’ai pas bougé. Ils se sont installés simplement, j’ai pris la photo. Mon appareil était en mode silencieux, mais je pense qu’ils s’attendaient à entendre un bruit. Ils ont donc gardé les yeux ouverts, la femme pleurait presque. Ils sont restés comme ça, figés, en attendant le déclenchement, alors que la photographie était déjà faite. Cette image est extraordinaire, à la hauteur du moment étrange que nous avons passé ensemble. On a beaucoup ri parce qu’on ne se comprenait pas, je pense. Je suis resté peut-être trois heures avec eux dans leur salon. C’était un très beau moment. Un moment magique. C’est l’une de mes photographies préférées de ce reportage. Je ressens la sincérité des émotions, dans cette image.
Une volonté de montrer le monde en allant vers l'humain
Je m’intéresse surtout à l’humain dans son environnement, aux problèmes environnementaux et aux enjeux sociaux. Je cherche à dénoncer la disparition de peuples en péril ou de paysages, à montrer certains aspects de notre monde, conformément à mes valeurs, à exprimer ma vision et ma logique du monde par l’image documentaire.
L'influence de l'écriture dans son travail
J’essaie qu’une image isolée puisse raconter toute une histoire. Et qu’une série de 30 images raconte également une histoire. En ce sens, je suis très influencé par l’écriture cinématographique, la bande dessinée et le roman graphique : en un mot par la narration. Lorsque je conçois un editing, j’aime agencer les images de manière à ce qu’elles forment un récit. J’essaie de saisir et de restituer l’émotion des personnages et de privilégier un cadrage qui raconte des choses très personnelles ; et que l’image parle à beaucoup de monde. Je pense que cela vient de mon travail dans le domaine social pendant vingt ans, ce sont des automatismes. Sans m’en rendre compte, je vais vers l’humain.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp