Tous les articles

Entretien avec Sladjana Stankovic


Sa passion pour photographe, Sladjana Stankovic la tient d'un besoin d'exprimer ce qu'elle ressent à travers les images. Elle apporte sa propre vision sur les choses qu'elle photographie. La plupart de ses reportages ont un lien avec son vécu. Sa série "Le monde de Baïra" par exemple lui rappelle son enfance et du passage des Roms dans sa ville chaque printemps. Sa série suit l'histoire de Baïra vivant dans un bidonville à Belgrade et tentant de survivre, sous l'angle ethnographique. Aujourd'hui, La photographe revient sur son métier ainsi que son passage à Escale en 2014

Des reportages inspirés de son vécu

Nous sommes à l’intérieur d’une maison, dans un village rom, en banlieue de Belgrade. La plupart des maisons des Roms sont faites de matériaux hétéroclites : plastiques, cartons, plaques d’inox ou briques. Elles sont éphémères, changent souvent, tout en restant dans le même village. Si une famille part, abandonne sa maison et que cette dernière est mieux qu’une autre, alors une autre famille vient y vivre. Même dans ces maisons éphémères, les habitants ont un coin qu’ils organisent comme une vraie maison. S’ils possèdent des photos de famille, ils les encadrent et les accrochent sur le mur ou placent des tapisseries qu’ils ont faites à la main. C’est quelque chose qui m’a touchée. Et puis cela change le regard et les stéréotypes sur les Roms, qui disent en substance que ce sont des nomades qui n’accordent pas d’importance à leur maison ou à leur intérieur. Ceux que j’ai photographiés sont sédentaires depuis un moment déjà. Ils se déplacent uniquement pour le travail. Ils vivent ainsi parce qu’ils sont pauvres. Ils subsistent avec le minimum vital. 

La plupart de mes reportages a un lien avec mon enfance ou avec une situation que j’ai vécue. Enfant, j’étais fascinée par les nomades qui passaient par ma ville natale. En ex-Yougoslavie, au printemps, des Roms arrivaient dans la ville pour gagner un peu d’argent. Ils étaient souvent accompagnés d’un ours qui dansait. Ils chantaient, ils réparaient des meubles, ils exerçaient différents métiers. La plupart des gens les regardaient par la fenêtre. Moi, je descendais et je les suivais. J’ai eu des amis parmi eux qui venaient à la maison.

En 2009, j’ai eu une commande du Secours Catholique sur le thème de l’eau potable pour tous. Je suis allée dans ce village rom et j’ai continué de m’y rendre, après que la commande ait été honorée. À Belgrade, il y a une association de jeunes étudiants pour le logement. Ils vont dans les bidonvilles et essaient d’aider les familles et les enfants à s’inscrire à l’école. Je les ai suivis pendant quelques semaines. J’ai appelé cette série Le monde de Baïram : Baïram était un jeune garçon de 6 ans qui s’apprêtait à aller à l’école. Son admission était compromise, car son lieu de vie n’était pas un socle favorable et qu’il avait des petits problèmes psychologiques. Mais il avait en lui l’espoir d’aller à l’école.

Représenter les marginaux de la vie

Les marginaux sont au cœur de mon travail. Pas forcément les marginaux de la société, mais les marginaux de la vie. Les personnes démunies, différentes. Ce métier change ma vision et me permet toujours d’apprendre. Je vis actuellement près de Nevers. Je me rends compte que je ne connaissais pas la France. Pour moi, la France, c’était Paris. Ici, je me déplace dans les villages et je constate qu’il y a une autre France qui existe. 

La pauvreté est différente de celle que l’on peut observer à Paris et ses banlieues. Au sein des élites de l’État, il y a comme un oubli de ces gens et de ces jeunes. Ils sont défavorisés, ne bénéficient pas d’activités extrascolaires dont on peut profiter dans les grandes villes. Il n’y a pas assez de moyens et d’espaces pour la culture. 

Une volonté de s'exprimer à travers un objectif

La photographie naît avant tout d’un besoin d’exprimer. En Serbie, j’ai travaillé à la télévision. J’écrivais une nouvelle langue que je ne connaissais pas du tout, comme le français lorsque je suis arrivée en France. L’image s’est alors imposée comme ma principale façon de m’exprimer. Je parviens parfois à dire au travers de mes images ce que je ressens, ce que je pense, ce que j’ai cru voir. Ce que je vois n’est par contre pas toujours ce que l’autre va voir. J’apporte ma vision. Une fois l’image mise à disposition du public, elle a une vie propre. Les gens vont la voir et l’interpréter, armés de leur histoire et de ce qu’ils portent en eux. Ils la déchiffrent à leur manière.

Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp