Réalisé une exposition photographique à 8 mains sous l’angle documentaire s’est le but que s’est fixé Rose Lecat en 2014 lorsqu’elle rencontre la famille de Marius vivant dans un bidonville à Ivry sur Seine (France). Grâce aux enfants de la famille roumaine à qui elle offre des appareils photos jetables, elle propose un double regard sur leur quotidien. Par la photographie, elle cherche à éveiller les conscience vis-à-vis de ce qui se passe réellement dans le monde notamment en terme d’exil et d’immigration. Son passage à Escale en 2014 est une réelle opportunité de toucher les publics. Revenons ensemble sur son travail et sa vision du reportage photo.
Le témoin d'une vie
À cette époque, Isabella avait 9 ou 10 ans. Elle vivait à Ivry-sur-Seine avec ses deux frères et ses parents dans une caravane. Je l’ai rencontrée par l’entremise de son petit frère Marius. Elle avait été scolarisée grâce à une professeure, Anna, personne très engagée au sein des campements. Pour la rentrée, Isabella avait reçu de la part de Jeanne, bénévole d’une association qui aide les personnes dans les bidonvilles, une belle robe en jean bleue et une étole rouge. Elle était aux anges.
Cette photographie symbolise la rentrée des classes d’Isabella mais également tous les efforts mis en place par les associations, les bénévoles, les professeurs, la lutte collective pour avancer, s’intégrer, réussir socialement, aller à l’école. Mais cette lutte finira par cesser à cause de l’expulsion du bidonville. Au mois de juillet 2015, il y eut de nombreuses vagues d’évacuation des campements roms et roumains à Ivry-sur-Seine.
Cette population reste assez stigmatisée. Souvent, quand je présentais ce reportage, on me disait « Ah, encore un sujet sur les Roms ». Isabella ne fait pas partie de la culture rom. Elle est roumaine et vient d’un petit village près de Pitesti. Ce sont les conditions économiques européennes qui ont incité beaucoup de familles roumaines à venir en France, pour trouver du travail et pour scolariser leurs enfants.
À la suite des expulsions, la famille est retournée en Roumanie. Je les ai rejoints dans leur village près de Pitesti. Leur maison avait été détruite avant qu’ils n’arrivent en France. C’était incroyable de les retrouver là-bas, c’était un changement intégral par rapport à l’environnement dans lequel ils vivaient à Ivry. J’ai par la suite perdu contact avec eux.
Puis ils sont revenus en France en 2018, car le père avait perdu son travail. Lors du premier confinement dû à la Covid, ils ont eu très peur et la majeure partie de la famille est repartie en Roumanie. Aujourd’hui, seule Isabella est restée en France, elle s’est mariée avec un jeune roumain et vit aujourd’hui près de Vitry-sur-Seine.
La question de l'identité au coeur de son travail de photographe
J’ai également beaucoup travaillé sur les campements des demandeurs d’asile qui n’ont pas accès à des hébergements et se retrouvent trois ou quatre mois consécutifs dans la rue. La loi leur prévoit pourtant un toit et leur garantit l’accès à la demande d’asile. Je souhaite montrer les personnes qui vivent ces inégalités, pour que chacun·e puisse comprendre ce qui se passe vraiment.
Mais nous avons beau faire, publier des photos, dénoncer, témoigner, partager, espérant que les mentalités évoluent, j’ai l’impression que la situation ne fait qu’empirer.
Le thème de l’exil ‒ qu’il soit social, politique ou territorial ‒ est toujours lié à la perte d’une identité, d’un territoire que l’on est forcé d’abandonner ou d’une identité administrative confisquée. J’y vois une perte et une découverte à la fois, perte de soi et découverte d’un ailleurs, qui ne se donne pas toujours dans les meilleures conditions.
Cette question d’identité inspire depuis des années mon travail. Je me retrouve souvent dans des micro-sociétés qui vivent comme des écosystèmes autonomes et je cherche toujours à comprendre les liens entre les gens ainsi que les systèmes qui se mettent en place pour assurer leur survie.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp