La Thaïlande, le pays du sourire, un paradis sur terre. En réalité, la vie la bah est tout autre. Camille Gazeau, photographe, la découvert à ses dépends lors de son stage de journalisme à Bangkok. Aujourd’hui, elle décide de partager avec nous son expérience dont découle sa série photographique « Les épines de la Rose thaïlandaise » exposé en 2015 à la Grange aux Belles dans le cadre d’Escale à la Grange aux Belles.
Une représentation de l'espoir
Rose a fui la Thaïlande et s’est réfugiée en Angleterre. Comme beaucoup d’autres immigrés ou réfugiés politiques, les Thaïs ont de l’Europe une image de liberté, de solidarité, de préoccupations démocratiques… tout ce dont ils ne bénéficient pas dans leur pays. Cette photo (la dixième photographie ci-dessus) a été prise à Bruxelles, devant le siège de l’Union européenne. Elle représente l’espoir que Rose avait en allant là-bas. L’espoir d’éveiller les parlementaires et les institutions européennes à propos de la situation en Thaïlande, afin qu’ils agissent. C’était difficile en tant que Française de voir tout cela. Je savais pour ma part que Rose trouverait sûrement porte close. Pour le moment, cela ne fait pas de morts dans les rues. Il y en a, mais ils ne se voient pas. Ce sont des personnes qui se font écraser, qui se retrouvent avec de la cocaïne dans leur bagage à l’aéroport, accidentellement, ou qui disparaissent dans la jungle.
Les réseaux sociaux, outils de révoltes
J’avais fait un stage en Thaïlande et à ce moment-là, il y avait des manifestations. J’ai découvert cette loi de lèse-majesté, article 112 : interdiction de critiquer le roi, la famille royale, de faire quoi que ce soit qui mette en cause la royauté. De plus, la Thaïlande a cette image de paradis sur terre, le pays du sourire, etc. Prendre conscience de la restriction de parole que subissent vraiment les Thaïs, c’était assez fort pour moi. Rose était quelqu’un d’extrêmement actif sur les réseaux sociaux, qui sont leurs principaux outils pour lutter. Je ne suis plus en contact avec elle. Le problème est que son compte Facebook est très régulièrement bloqué. Mais je suis en contact avec d’autres personnes qui continuent leur lutte encore et toujours.
Les jeunes m’impressionnent vraiment parce qu’ils prennent beaucoup de risques. L’article 112 est aussi une manière de se débarrasser d’un individu. Si un voisin dérange, il suffit de se rendre au poste de police en disant que ce dernier a dit quelque chose sur le roi, et… À mon avis, cet article de loi fait peser sur la société un climat de peur constante. Les jeunes se soulèvent, se battent et se mettent en danger, eux et leur famille. Leur courage est remarquable. C’est un luxe incroyable, dans le cadre d’un reportage photographique, de rencontrer de nombreuses personnes et de découvrir des pans méconnus d’une réalité. Si les conditions étaient meilleures qu’elles ne l’ont été à ce moment-là, je le referai.
J’ai préféré prendre mes distances par rapport à l’activité de photoreporter
Deux aspects le justifiaient à mes yeux. Tout d’abord, lorsque je suis arrivée en Grèce, les réfugiés affluaient par dizaines de milliers au Pirée, le port d’Athènes. J’ai réalisé des séries photographiques et j’ai essayé de les proposer aux médias, lesquels répondaient qu’ils en avaient déjà trop entendu parler. La réalité sur le terrain était choquante : des enfants, des familles qui vivaient dans un port ou dans des camions. Personnellement, ça me heurtait, mais « ce n’était pas assez choquant pour que ça se vende ». Je me suis rendu compte que j’attendais malgré moi une réalité la plus scandaleuse et écœurante possible, pour pouvoir vendre plus facilement mes images. Et cela m’a dégoûtée. La deuxième raison c’est que, lorsque je parvenais à vendre mes sujets, la présentation qui en était faite dans les médias n’était aucunement conforme à mon intention initiale. Je ne me sentais pas respectée. Ce manque de respect touchait aussi nécessairement les personnes photographiées, qui m’avaient accordé leur confiance. La course au morbide est un phénomène malsain. De nombreux sujets existent, sans morts ni violence. Ils sont tout aussi intéressants et méritent d’être considérés.
Je continue à faire des sujets occasionnellement, mais à mon seul usage, indépendamment. Je trouve que l’intérêt de ce métier consiste à découvrir ce qui se joue autour de nous, c’est incroyable de pouvoir se consacrer à cela. Je ne peux pas me résigner à perdre cette chose précieuse que la photographie m’a apportée.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp