En France près de 10 millions de personnes sont en difficultés financière. A travers ses clichés, Pierre Faure tente de documenter la pauvreté de notre époque et témoigne d’une humanité blessée. En 2016, il choisit d’exposer au CRL10, dans le cadre d’Escale à la Grange aux Belles, sa série « Les gisants ». Pour réaliser celle-ci, il a intégrer le quotidien d’un centre d’hébergement d’urgence, où vivent des hommes précaires à la recherche d’un abri.
Une immersion au coeur d'un centre d'hébergement d'urgence
Les Gisants est une série sur des personnes en centre d’hébergement d’urgence. Ce type de centre accueille exclusivement des hommes majeurs qui peuvent être hébergés de 24 heures à 3 jours maximum. Au premier étage, il y avait ceux que la structure appelait les « H24 ». Une cinquantaine d’hommes diminués, addictifs ou aux pathologies lourdes. Ils n’ont plus besoin de faire le 115 pour être accueillis, ils ont leur place. J’ai documenté le quotidien de ce centre pendant neuf mois, puis à un moment, je me suis dit qu’il fallait faire ces photos d’hommes, allongés, qui viennent s’échouer sur une banquette. Il n’y avait aucune intimité dans ce lieu composé de grandes salles avec des lits superposés. Nous rentrions dans des boxes où il n’y avait pas de portes. Pendant des mois, j’ai vu ces corps, mais je m’étais interdit de les photographier. Les prendre en train de dormir pouvait être intrusif. Et puis, à un moment, je me suis dit que c’était ce qui résumait leur quotidien. Je me suis donc forcé à prendre ces photos.
J’ai choisi cette photographie (la première photographie ci-dessus), car c’est la seule où un voile dissimule le sujet. En fait, ce n’est pas un voile. Lorsque ces hommes arrivent, on leur distribue des couvertures et des draps à usage unique. Par mesure d’hygiène, le linge n’est pas lavable, tout est jetable. Cet homme avait suspendu ce drap devant son lit, pour essayer de se ménager un semblant d’intimité. C’était une barrière rudimentaire plutôt symbolique, puisqu’elle laissait passer la lumière. C’est aussi pour cela que j’ai choisi cette image : je me souviens du moment où je l’ai vu, là, derrière ce drap. Cela me permettait de prendre une photo sans le déranger. Revoir cette photographie m’a replongé dans cette expérience.
Documenter et sensibiliser
Mon premier sujet portait sur un bidonville de Tziganes à Ivry-sur-Seine. Puis j’ai travaillé sur Les Gisants et parallèlement, j’ai commencé à documenter la montée de la pauvreté en France, avec un travail qui s’appelle France Périphérique. J’ai eu la chance d’avoir des prix grâce auxquels j’ai pu financer mon travail, notamment le prix FIDAL et le prix Camille Lepage, qui m’ont aidé à poursuivre mes projets. Je ne sais pas pourquoi je m’intéresse aux populations qui sont en difficulté. En France, c’est tout de même 10 millions de personnes, ce n’est pas une simple « marge ». Je rêverais aussi de documenter la grande bourgeoisie. Pourquoi est-on bénévole au secours populaire ? On est bénévole pour aider. Moi je n’aide pas, je documente, mais… je me rappelle de l’enfant. Lorsque l’on est enfant et que l’on voit des gens dans la rue, on ne comprend pas. On ne comprend pas comment c’est possible. Je crois que j’en suis resté là, je ne comprends toujours pas pourquoi. Donc je documente, pour dire « Regardez, c’est quand même étonnant. Il y a des gens qui n’ont pas de quoi se loger ». Et quel que soit leur parcours. Il y en a qui ont un travail, d’autres qui vivent dans des caravanes ou dans une voiture, d’autres encore dans des habitats précaires.
Je documente la pauvreté de mon époque
Je me considère comme un photographe documentaire. J’estime que la photographie de reportage et destinée à la presse est un art du mouvement, elle est prise sur le vif. Ce n’est pas celle que je pratique, je ne travaille pas pour la presse et il n’y a pas énormément de mouvements dans mes photos. S’y trouvent plutôt des silences ou des choses posées. Je ne prémédite pas des sujets destinés aux médias, mais plus aux festivals ou à l’édition. Je travaille de manière très classique. Je n’ai toutefois jamais recherché une démarche esthétique nouvelle. J’accorde beaucoup d’importance à l’esthétique, mais je ne suis pas sûr d’avoir quelque chose de nouveau à dire. Tout ça, ce sont des sujets qui ont été réalisés depuis que la photographie existe. Par contre, je trouve sidérant que l’on en soit encore là et que la pauvreté augmente depuis dix ans.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp