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Entretien avec Mahé Elipe


Le métier de photojournaliste, c’est avant tout un métier de passion et de partage. Les communautés nous ouvrent leurs portes, nous parlent et nous intègrent dans leur quotidien. On reçoit beaucoup d’elles. Mahé Elipe, photojournaliste en a fait l’expérience. Pour elle, la photographie permet de raconter des histoires, leurs histoires. En 2016, elle rencontre las patronas, un petit groupe de femme nourrissant les migrants voyageant dans La Bestia, train de marchandise lourde direction les Etats Unis. Après une immersion au sein de ce groupe, la photographe nous dévoile son travail grâce à une exposition en 2019 dans le cadre d’Escale à la Grange aux Belles.

L'importance de Las Patronas pour les migrants venus d'Amérique centrale

Cette photographie (neuvième photographie ci-dessus) pose le contexte, la végétation, le lieu. C’était un moment fort, car le train tant attendu arrivait enfin. Norma sortait à l’instant et Las Patronas hurlaient « comida », afin de prévenir de leur présence avec leurs sacs de nourriture. Lorsque l’on parle de l’exposition, cette image revient régulièrement, elle interpelle le public.

Il s’agit de trains de marchandises qui remontent du sud du Mexique à la frontière des États-Unis. Beaucoup de migrants d’Amérique centrale grimpent dans ces trains qui passent trois fois par jour. Las Patronas se trouvent à mi-parcours, à Veracruz. 

La première fois que le train est passé, je n’ai pas pris de photo. Les femmes m’ont prévenue que le train arrivait, tout en me demandant un coup de main. Elles m’avaient mise en garde à propos de la vitesse du train et m’avaient conseillé la position que je devais adopter. Nous devions courir avec les sacs. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre. 

Quand le train arriva, il y eut une effervescence et une euphorie assez folle. J’étais très contente d’avoir donné mon sac de nourriture. J’avais la chair de poule. C’était un moment très intense, très joyeux aussi, que ce soit pour les migrants ou pour Las Patronas. Et c’était très furtif, un moment qui se jouait en à peine trois minutes, en fait. L’attente faisait partie intégrante du caractère intense de l’instant. Une fois que les courses étaient faites, que la cuisine était prête, que les sacs étaient bouclés, l’attente représentait une part importante de l’action.

Le photojournaliste, un métier de passion

Le métier de photojournaliste, on le choisit par passion, on ne peut pas le faire autrement qu’avec le cœur et la tête. J’apprends des gens. C’était ça, le moteur, lorsque j’ai commencé. Au départ, on débarque dans une communauté, on partage avec des personnes, on ouvre des portes. Les personnes rencontrées nous donnent tout : leur temps, leurs sentiments, leurs émotions, leur nourriture. On reçoit beaucoup. Aujourd’hui je me pose des questions en tant que photographe : où se trouve l’échange ? À quel moment est-ce que je donne, quant à moi ? L’enjeu, c’est de parvenir à quitter le schéma d’arrivée, de gagner de l’argent avec un reportage et repartir. Comment cet échange peut-il exister ? Comment s’éloigner de tout ce qui est matériel ? Comment créer quelque chose qui se partage ? Il nous faut réfléchir à une nouvelle dynamique de journalisme. 

J’essaie de déconstruire aussi ma vision de française blanche à Mexico. Ce sont des problèmes éthiques sur lesquels je travaille encore, que je déconstruis petit à petit. 

Une déconstruction du métier de photojournalisme

Je pense que notre métier tend actuellement à privilégier un photojournalisme d’engagement. Il est important de repenser le journalisme, la façon dont on se comporte. Repenser notre regard, savoir se replacer. 

Le journalisme est censé être objectif. Je pense qu’il est au contraire essentiel de s’impliquer dans ce que l’on fait et d’y croire. Nous ne pouvons ni ne devons raconter toutes et tous une histoire de la même manière. On la raconte en fonction de notre sensibilité, de notre propre expérience, de notre vie, de ce qu’on aura vécu pendant le reportage. 

Pour le photojournalisme traditionnel, une bonne photographie est celle qui montre les faits. Je ne suis pas d’accord. Nous apportons notre œil, notre vision. À ce sujet, l’Amérique latine m’a ouvert les yeux. Les Sud-américains ont une écriture particulière, je m’en suis rendu compte au fur et à mesure de mes voyages. Selon les continents, il n’y a pas la même écriture visuelle, c’est très intéressant et enrichissant. 

Nous sommes confrontés à l’image en permanence, nous faisons partie d’une génération pour laquelle l’image est partout. Nous sommes habitué·e·s à voir de belles images, tout le temps. Il me paraît logique que le photojournalisme évolue aussi dans ce sens-là. Pour moi, une image est bonne si elle possède simultanément la sensibilité, l’action et l’esthétique.

Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp