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Entretien avec Damien Fellous

Devenu en partie photojournaliste pour raconter le conflit colombien, Damien Fellous, utilise la photographie pour raconter des histoires collectives, celles d’un peuple, d’une communauté. Son travail nous interroge sur la manière dont chacun peut devenir acteur de la défense et de la préservation des droits inaliénables de l’Homme. Par son exposition à la Grange aux Belles en 2013, il choisit d’aborder les causes et les conséquences du conflit. Cette exposition, il choisit de nous la raconter à travers cet entretien

Raconter l'histoire des victimes du conflit colombien

C’est probablement paradoxal, mais j’ai choisi cette photographie (première photographie ci-dessus) parce que je ne la réaliserais pas de la même façon si je la prenais aujourd’hui. Je l’ai prise en 2007, je venais de m’installer en Colombie. J’avais déjà réalisé des reportages dans ce pays mais je n’avais jamais couvert ce conflit. J’arrivais sans doute avec la fascination des armes, ayant conscience des possibilités esthétiques que cela pouvait occasionner en termes de composition. 

Je trouvais cela assez graphique. 

Mais deux jours après mon arrivée, il y eut un incident dans un campement de la guérilla colombienne, pendant lequel un jeune est mort devant mes yeux. Cet événement fut un tournant. J’ai arrêté de voir les armes comme un élément potentiellement esthétique. J’ai commencé à en avoir peur. Aujourd’hui cela fait presque 15 ans que je travaille ici. J’ai recentré mon travail sur les victimes du conflit. Ma vision des armes n’est plus la même et je ne pense pas que je prendrai aujourd’hui une photographie utilisant une arme comme objet d’une composition esthétique, du moins sans exhiber également un élément dans l’image qui montre l’horreur qu’elle représente.

Une exposition pour comprendre le conflit

L’exposition présentée à la Grange aux Belles comportait trois parties : les causes du déplacement, ses conséquences et les formes de résistance au déplacement. Cette image (première image ci-dessus) illustre la première partie. 

Le conflit en Colombie est souvent un conflit dont les gens ignorent les ressorts. L’image des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) occupait beaucoup l’espace médiatique en France lors de l’enlèvement d’Ingrid Betancourt. Nous avions la vision d’un état démocratique et d’une narcoguérilla. Mais la situation est bien plus complexe. J’ai toujours eu à cœur de décrire ce conflit, c’est pour cela que je suis venu m’installer ici. Je suis devenu photojournaliste pour raconter le conflit colombien. La Colombie est le deuxième pays qui compte le plus de déplacés au monde (environ 4 millions) en raison des conflits. C’est un élément que l’on ignore. C’était donc naturel de raconter le déplacement pour expliquer le conflit colombien. Cela permet de comprendre la politique, la guerre, le conflit économique et d’aborder l’exode rural consécutif au conflit ; raconter également les tentatives des Colombiens pour rester sur leurs terres. 

J’essaie d'éclairer des zones qui me semblent peu médiatisées

Je ne pense pas apporter un autre regard ou un nouveau regard. Je n’ai pas de prétention artistique et je ne crois pas être un très grand photographe, je ne pense pas avoir un « regard d’auteur ». Je n’ai ni une patte ni une signature. Je fais un travail de journaliste avec l’outil photographique. Ce support me paraît pertinent, utile, intéressant à manier, fort et assez puissant, il a le potentiel de toucher de nombreuses personnes. Avant de s’adresser à la raison, il s’adresse aux émotions. 

J’essaie d’éclairer des zones qui me semblent peu médiatisées. Cela ne m’intéresse pas d’être à côté de 50 autres photographes qui font la même photo ou photographient le même événement. Quand cela m’arrive, je me demande à quoi je sers. Je ne veux ni apporter un nouveau regard ni affirmer « mon regard ». Je préfère rapporter des images d’endroits oubliés. J’essaie de m’effacer derrière ce qu’il se passe, de ne pas interpréter. 

Il y a plusieurs courants dans le photojournalisme, dont certains visent une préoccupation artistique. Je ne me revendique pas de celui-ci, au contraire. Nous vivons dans un monde où la frontière entre réalité et fiction est très floue. La réalité est souvent scénarisée. Je préfère m’effacer et raconter des histoires collectives, celles d’un peuple, d’une communauté, mais pas celles d’une personne en particulier. Ce n’est pas une tendance dans le photojournalisme actuel, ce ne sont pas les sujets les plus faciles à distribuer. Je privilégie toutefois cette perspective et préfère m’effacer derrière les histoires.

Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp