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Entretien avec Dragan Lekic

Partir. Tout quitter. Émigrer vers une autre terre. La terre rêvée. La terre accueillante où la richesse nous tend les bras. Ceux qui s’exilent de leur terre natale ‒ devenue trop inhospitalière et dangereuse ‒ racontent une histoire immuable. Cette histoire, Dragan Lekic, photographe, décide de nous la raconter à travers l’image. Il décide de présenter sa série « les oiseaux de passage » à Escale à la Grange aux Belles en 2014 afin de raconter une par de son histoire lui-même ayant vécu l’exil.

La question de l'exil au coeur de son travail

J’ai connu ce jeune homme à Paris et l’ai suivi jusqu’à Calais. Cette photographie est prise dans la première jungle. Il y en a eu d’autres par la suite.

Elle témoigne de quelque chose d’intime. 

La plupart des photographies de Calais sont prises à l’extérieur. Ce sont le plus souvent des foules ou des portraits dans la foule. Le quotidien de ces femmes et de ces hommes dans les camps n’est pas souvent visible. J’aime le quotidien et je souhaite pouvoir le montrer dans mes reportages. 

Avec des palettes, des bâches en plastique, des grilles, ce jeune homme ‒ aidé de ses amis ‒ a pu se constituer un petit cocon à lui. Nous sommes au moment de la toilette. Celle-ci est très importante pour pouvoir passer de l’autre côté, en Angleterre : on doit passer propre ! C’est un moment intime, partagé, c’est le matin. J’aime beaucoup ces moments-là, quand je suis proche des personnes, au plus près de leur quotidien. J’ai appris plus tard qu’il était passé en Angleterre. 

Un peu auparavant, je suivais l’association Les Enfants de Don Quichotte, des sans domicile fixe qui avaient mené une action sur le quai de Jemmapes à Paris. Ils avaient installé des toiles de tente et avaient proposé aux passants et aux habitants du quartier d’y rester une nuit. C’est à cette occasion que j’ai rencontré un groupe d’Afghans. C’était ma première rencontre avec des migrants. 

J’ai connu une expérience similaire : je suis d’origine serbe et ai été expulsé de France. J’ai été reconduit en Serbie à 21 ans parce que je n’avais pas prolongé ma carte de séjour. Je suis arrivé en France à l’âge de 9 ans. Ce fut une impression étrange de débarquer ainsi dans un pays que je ne connaissais pas. Puis je suis revenu en France, légalement. Je connais ce moment de solitude et d’angoisse, au moment d’arriver dans un pays inconnu. La question de l’exil m’a conduit un peu partout en Europe et j’ai toujours raconté la galère de ces hommes et de ces femmes. 

La photographie, un moyen d'aller vers l'autre

Le mouvement hip-hop m’a aussi beaucoup intéressé. Je constitue depuis dix ans une sorte de mémoire photographique des graffitis partout où je vais. Je pratique aussi le reportage d’actualité, cela permet d’être tout le temps sur le terrain. 

En tant que photoreporter, on doit tout faire : les photos naturellement, mais aussi penser le sujet en amont, trouver le bon sujet, celui qui va intéresser les médias, se documenter sur Internet, envoyer les images. Cette activité est très chronophage. 

Je vends surtout des photographies d’illustration ou d’actualité, notamment celles qui traitent de l’exil ou de la banlieue. 

Mais je prends mes distances par rapport à cette démarche : je préfère faire un sujet qui me tient à cœur, que j’ai envie de réaliser, en visant la conception d’une exposition.

Pour moi, la photographie a tout d’abord été un outil pour aller vers l’autre, parce que j’étais très timide. Je me dissimulais derrière mon appareil et je m’approchais des gens. Maintenant je suis un peu moins timide, forcément, mais je cherche toujours à aller au plus près des gens.

C’est un métier formidable, tous les jours on se lève et on est enthousiaste de mener ce travail, même en tant qu’indépendant. Cela nécessite d’être constamment en mouvement, aux aguets, pour trouver la bonne photo. Et une photo est toujours plus forte qu’une séquence vidéo, elle peut rester dans le temps.

Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp