Kanpur, Uttar Pradesh, Inde, trois millions d’habitants, quatre cents tanneries, quelque part sur le chemin d’une mère, Ganga Ma, la déesse hindoue du Gange. Pendant un an, Laurent Rigaux est parti à la rencontre de ses habitants. Cette expérience lui permet de développer son goût pour la photographie, mais aussi de découvrir son attrait pour le reportage qu'il partage aujourd'hui avec nous.
Le quotidien dans un quartier de Kanpur
Cette photo (première photographie ci-dessus) synthétise le reportage dans son intégralité. On peut la légender de plusieurs manières, on peut inventer beaucoup d’histoires en la regardant. On peut se demander ce que pense l’homme assis dans ce coin et qui regarde la scène, par exemple. C’est ma photographie préférée, du point de vue esthétique. Au-delà de chaque aspect présent dans le reportage, je souhaitais saisir l’atmosphère de ce quartier. Cette photo est celle qui la restitue le mieux.
Des personnes sont en train de décharger des peaux dans la saleté. C’est cette industrie qui fournit les marques occidentales et je trouvais ce contraste saisissant. Rentrer dans un magasin en France et acheter un vêtement élégant d’une belle marque d’une part et découvrir de l’autre l’envers du décor. Un décor au sein duquel vivent des personnes dans un dénuement extrême, des personnes sous-payées, qui travaillent dans des conditions abominables, sans aucune norme instituée.
Un reportage d'un an qui change une vie
Mon voyage le long des fleuves a duré un an. Ce reportage à Kanpur dans les tanneries a été le plus intense parce que tout y était démesuré. Le fleuve était blanc de mousse, sale, avec les effluents des tanneries qui se vidaient dans les champs, où ils étaient alors utilisés pour arroser des légumes. Les restes de cuir étaient quant à eux déchiquetés en petits morceaux, séchés au soleil et donnés comme nourriture aux animaux. Tout était dans l’extrême et dans l’horreur.
Ce voyage a changé ma vie par de nombreux aspects. Je ne peux plus acheter un vêtement en cuir sans connaître sa provenance. C’est devenu une véritable obsession. Je veux savoir où et comment cela a été tanné. Cette ambiance, cette odeur, cette saleté m’ont tellement pris à la gorge. J’ai ouvert les yeux sur l’industrie textile comme jamais. C’est cela le message, finalement. Si au moins une personne se dit « je n’achète plus de cuir si je ne sais pas d’où il vient », je suis satisfait. Le but n’est pas que ces personnes n’aient plus de travail mais que leurs conditions d’existence s’améliorent.
Lorsque je suis rentré et que je suis retourné à mon travail, dans un bureau confortable, à faire des calculs, j’avais un sentiment profond d’inutilité ; ce que je ne ressentais pas du tout, lorsque nous faisions des expositions avec ma compagne. Là, j’avais vraiment l’impression de servir à quelque chose. Il y a donc eu un grand moment d’introspection. Lorsque l’on est ingénieur, on se dit que c’est le métier le plus concret du monde. Je faisais du béton, des bâtiments. Ce sont des choses que l’on voit, qui poussent, mais je me sentais tout de même inutile. J’avais envie de parler de choses plutôt que de les faire et c’est ça qui a changé véritablement en moi. Je préfère parler d’un projet de construction qui va avoir lieu, plutôt que d’y participer. Je me sens plus libre aujourd’hui, je préfère parler des défis d’un projet et interroger ce qu’il implique.
Questionner et informer grâce à l'image
J’informe et je me sens utile lorsque je questionne la société, lorsque je peux aider à réfléchir sur certains enjeux. Mon sacerdoce est de réussir à faire des articles ou des photoreportages sur des sujets qui peuvent sembler évidents, dont on a une idée préconçue, que je m’efforce d’aborder sous un autre angle, de manière à apporter un regard critique. Je pense que c’est la mission du journalisme et du photoreportage. Ce n’est pas de rendre compte, de prendre un communiqué de presse et de transposer l’information ; c’est de dire « voilà l’information, mais qu’y a-t-il derrière ? Qu’est-ce que cela signifie ? » et ainsi montrer la face cachée de certaines choses.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp