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Entretien avec Hugo Aymar

15 septembre 2015, la route empruntée par des milliers de réfugiés européens, la route des Balkans, voit son parcours modifié. Hugo Aymar s’est rendu sur place, en Croatie, là où de nombreuses familles attendent leur place dans le train pour rejoindre leur terre promise. Ce voyage le questionne sur son métier et ses valeurs. 7 ans après son passage à la Grange aux Belles pour le projet Escale, il revient sur son travail.

Une révélation en terme d'éthique

Bizarrement, ce n’est pas la photographie que je retiens du reportage. Mais j’ai beaucoup de choses à dire à son propos. C’était en Croatie, lorsque la Hongrie a fermé sa frontière avec un grillage. La route des réfugiés ‒ qui jusque-là passait par la Serbie ‒ fut alors déviée vers la Croatie.
Beaucoup de personnes se retrouvent dans une sorte de camp en Croatie, une gare où il y a deux ou trois trains qui arrivent chaque jour. Personne ne sait où ils vont. La situation est donc assez particulière et cette photo est prise au moment où l’un de ces trains arrive, après des heures d’attente. Je l’ai choisie parce qu’elle restitue vraiment la tension de ce moment-là. On y voit des hommes essayant de faire monter leurs proches à bord.
Par la suite, la police croate a un peu mieux organisé la chose, c’est devenu un peu moins chaotique. J’ai aussi choisi cette image parce qu’à ce moment-là ‒ je m’en rappelle encore ‒, beaucoup de photographes étaient sur place.

Tout le monde attend le train, on tourne, on fait un peu de photos. Et tout à coup il arrive, voilà que quelque chose se passe, tous les photographes se jettent sur la scène. Quelque chose est difficile à supporter, en cet instant. Je me rappelle avoir fait cette image et quelques autres, puis avoir reculé de deux ou trois pas, pour voir la scène avec les journalistes. Cela m’a marqué. Viennent les questions : « Qu’est-ce que je fais là ? », « Pourquoi ? », « Est-ce que j’apporte vraiment une plus-value par rapport aux 12 autres photographes qui sont à côté de moi ? », « Est-ce que ça fait vraiment sens ? ».

Cette image a donc éveillé en moi des questions éthiques. Les photographes s’attroupent ‒ dès qu’une telle scène advient ‒ et se jettent littéralement sur cette scène. Est-ce vraiment ce qu’il faut faire ? Cela apporte-t-il vraiment quelque chose ?

Choisir son sujet en tant que photoreporter

J’ai aussi fait des images à la frontière entre la Serbie et la Hongrie, avant qu’elle ne soit fermée. Des images de nuit, avec des groupes de migrants qui essayaient de ne pas se faire repérer, craignant d’être arrêtés. De telles situations sont plus difficiles ; elles impliquent que les personnes t’acceptent et t’accordent leur confiance.

Lorsque l’on est photojournaliste, plusieurs critères s’imposent pour reconnaître l’intérêt d’un sujet. Il importe que des histoires de vie se dégagent, qu’elles soient dignes d’être racontées ; que l’on imagine un fort potentiel, visuellement parlant ; que l’on sente enfin la teneur humaniste propre au sujet.

Plus prosaïquement, dans la mesure où je commençais alors mon activité, il y avait dans ce sujet une certaine facilité d’accès : c’était en Europe, cela n’engageait pas trop de frais pour s’y rendre et j’avais des connaissances sur place. Ce sont là des considérations d’ordre économique. Mais il y a toujours un lien entre l’intérêt du sujet et sa faisabilité.

Mes reportages traitent de plus en plus de ce que j’ai envie de montrer, de sujets qui sont intéressants à mes yeux. Par exemple, je suis assez passionné par la culture hip-hop, donc en ce moment, je creuse cette thématique.
J’essaie aussi de rechercher des sujets dont on ne parle pas : cela vient ‒ non pas d’une vision engagée ‒ mais du souhait de ne pas livrer des choses trop entendues, d’essayer d’aller au plus profond de sujets où j’observe des injustices et qui méritent d’être traités.
Je travaille beaucoup en noir et blanc et tente vraiment de développer « une patte d’auteur » et un style. À ma mesure, j’essaie d’apporter ‒ quel que soit le sujet ‒, mon regard, subjectif et personnel. Il est parfois engagé, mais représente avant tout une vision, qui est la mienne.

Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp