Calais est devenu l’un des plus grand bidonville d’Europe : Syriens, Irakiens, Erythréens, Soudanais, tous sont entassés dans cette véritable petite ville aux conditions sanitaire exécrables, attendant une ouverture pour accéder à la Grande Bretagne. Entre octobre 2015 et février 2016, Romain Beurrier, photographe décide de témoigner en se rendant plusieurs fois à Calais pour documenter les conditions de vie des réfugiés dans la « New jungle ». Aujourd’hui, il revient sur son expérience en tant que photoreporter.
Cette photographie (première photographie ci-dessus) évoque la solitude au milieu de la foule, d’hommes et de femmes ballotés. Dans la multitude des tentes, un homme est seul dans un climat froid, sombre, dans des conditions de vie indignes. Après avoir parcouru des milliers de kilomètres, cette jungle était un terminus pour beaucoup de personnes, à quelques kilomètres seulement de ce qui représentait à l’époque un rêve pour eux : l’Angleterre. Rêve évidemment galvaudé, ne correspondant en rien à l’idée qu’ils avaient pu s’en faire.
J’ai toujours été sensible aux parcours chaotiques, à la précarité et aux problèmes sociaux.
J’ai longtemps travaillé sur les luttes sociales. Je m’intéresse également aux questions géopolitiques et internationales.
La jungle de Calais était à l’époque le plus grand bidonville d’Europe. Au moment de l’évacuation, les estimations produites étaient bien loin de la réalité, plus de 10.000 personnes vivaient alors dans ce camp. Le démantèlement fut l’une des opérations les plus importantes de déplacement de population, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Travailler en tant que photographe dans le camp de Calais était « assez facile ». Ce n’est pas très loin de Paris et c’était « l’actualité ». Nous sommes nombreux à avoir traité ce sujet.
Je ne suis plus photographe. J’ai été autrefois militant, puis je suis passé du statut d’acteur à celui de témoin. Lorsque j’étais photographe, je remettais souvent en cause ma légitimité, mais également celle des reporters étrangers, par rapport aux reporters locaux. Il peut y avoir un aspect postcolonial ‒ j’ose le terme ‒, dans le fait de rapporter l’information à partir de ce que l’on considère être le centre du monde, c’est-à-dire l’Europe, l’Occident. Ces questionnements étaient un prolongement de mon activité. J’ai continué à avoir un rôle de témoin, de rapporteur, faisant en sorte de montrer un certain nombre de choses qui me paraissaient importantes, de les imposer dans le quotidien des gens.
Un rapport sur la santé des photojournalistes, élaboré par la Société Civile des Auteurs Multimédia (SCAM) a été rendu public il y a deux ans. Il n’a pas été assez lu. On ne parle pas assez des blessures psychiques. C’est tabou. J’ai été probablement moins exposé que d’autres, mais un certain nombre d’événements sur le terrain m’ont affecté, bien plus que je n’ai voulu me l’avouer. Le fait d’avoir été blessé notamment, même s’il s’agissait d’une blessure très superficielle. Je n’en ai quasiment jamais parlé. Mais cela m’a marqué, même si je n’en ai pas pris conscience immédiatement.
Je suis donc arrivé à la conclusion que je n’étais pas fait pour vivre ce type de situation, pour travailler dans de telles circonstances. La motivation principale qui nous fait travailler, en tant que photojournaliste ou journaliste, est de rapporter un sujet de qualité, un sujet intéressant. Si tu n’es pas ‒ ou plus ‒ capable de le faire, alors il faut faire autre chose. C’est donc en partie pour cela que j’ai arrêté. J’ai perdu l’envie. Mais j’ai aussi subi les difficultés du métier, les moyens étant limités pour bien le pratiquer. De manière plus générale, j’observe aussi que sont produites de plus en plus d’images, dans tous les sens… Et les questions s’imposent alors : « Quel est le sens de ce que tu fais ? Qu’est-ce que tu apportes ? ». Et elles jouent sur l’envie de continuer ou non. Certains ne se posent pas la question, mais bon, moi, je m’en pose toujours trop…
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp