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Entretien avec Zen Lefort

Après deux ans de travail pour la presse, Zen Lefort, décide de se consacrer à des projets au long cours. Pendant six ans il ne cesse de se rendre aux Etats-Unis documenter la vie des Amérindiens au sein même des réserves. Aujourd’hui, il revient sur son travail en tant que photographe, témoin d’un monde parfois injuste.

Standing Rock

Cette photographie (première photographie ci-dessus) représente bien Standing Rock. La symbolique est forte lorsque l’on considère cet homme à cheval, un jeune qui écoute du rap, avec sa casquette estampillée L.A. et une plume qui tombe sur le côté. Quand on s’attarde un peu sur la photo, en arrière-plan, on voit quelque chose qui brûle, de la fumée. L’image instaure un climat de tension. Elle symbolise la bataille qui a eu lieu et la situation des Indiens d’Amérique d’aujourd’hui.

Je me suis vraiment questionné sur ce que voulait dire être un Indien d’Amérique de nos jours. Le rapport à l’identité, à l’histoire, au génocide : quelle est cette nouvelle génération de Native aux traditions ancestrales, aux influences culturelles américaines, qui vit aujourd’hui dans des réserves ?

La culture américaine ‒ chez les Amérindiens ‒ se retrouve dans les voitures, dans la musique, dans tout ce qui touche au matériel, finalement. Ce qui est le contraire de la culture indienne, que ce soit Lakotas, Navajos…

J’ai commencé ce projet en 2016 et je l’ai terminé il y a peu, lors de mon dernier voyage en 2020. J’avais fait un premier voyage de repérage et je suis tombé amoureux du Dakota, de ces peuples, j’étais certain que j’allais y revenir. La chute de Standing Rock fut un moment historique pour les Indiens d’Amérique. C’était un véritable coup de gueule, toute une injustice accumulée qui s’exprimait enfin.
Il y a plus de 300 réserves aux États-Unis et plus de 400 tribus.

Photographier, c'est poser un regard sur quelque chose, sur une histoire

Beaucoup de jeunes natives se sont rendus à Standing Rock pour dire : « Nous ne sommes pas d’accord avec le gouvernement, il y a eu suffisamment de violation des terres : vous continuez à pourrir nos sols et à violer notre territoire, ça suffit ». C’était beau de voir tous ces jeunes se battre pour leurs droits. Ils voulaient être entendus et cela a fonctionné. Lorsque Donald Trump est arrivé à la Maison-Blanche en janvier 2017, il a immédiatement signé un accord pour que le pipeline soit construit sur ces terres. En 2020, la Cour suprême a réétudié le dossier et a finalement jugé que c’était une violation des droits des Natives American, une violation de leurs terres en raison notamment du grand risque de pollution des rivières. Le pipeline n’a donc pas été construit et la bataille a été gagnée.

 

C’est la quête du réel qui me pousse à réaliser des reportages. Au-delà de la curiosité, il y a l’enjeu essentiel du témoignage. Je veux prendre une photographie « utile ».

 

En 2014, lorsque le conflit en Centrafrique a éclaté, je n’ai pas hésité à partir. Ça m’a plu et j’ai continué, mais toujours par curiosité : aller à un endroit, rencontrer des gens aux histoires différentes. Photographier est une « bonne excuse ». J’ai grandi à Paris et j’avais besoin d’être connecté au monde. C’est sympathique, les amis, les bars et les soirées, mais je voulais voir et vivre autre chose. Je me suis tourné assez naturellement vers les peuples opprimés et les injustices. Photographier, c’est poser un regard sur quelque chose, sur un sujet, sur une personne, sur une histoire. Poser son propre regard. Chaque photographe a son propre regard, sa propre opinion.

Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp