Florence Brochoire est passionnée par l’image et sa capacité à rendre sensible les réalités de notre monde. Elle s’inspire de la démarche documentaire en se positionnant à contre-courant de l’image d’actualité en s’inscrivant dans le temps. Ses travaux sont axés sur l’humain, ses force, ses fragilités, les complexité qui lient les Hommes entre eux. Entre 2013 et 2018 elle réalise une série photographique « Résidence provisoire » présentée en 2018 à Escale dont elle nous parle aujourd’hui.
Un travail de prévention et de communication au prémices de ce photoreportage
Cette image (première photographie) résume bien l’ensemble de mon projet Résidence provisoire. On y voit un groupe de chibanis ‒ terme qui signifie cheveux d’argent en arabe ‒ devant leur foyer. Ce sont les premiers immigrés algériens et marocains venus travailler en France dans les années 1950 et qui sont aujourd’hui retraités. C’est pour eux qu’ont été créés en 1956 les premiers foyers sous l’impulsion de la Société nationale de construction pour les travailleurs algériens (Sonacotra). Nombre de ces hommes vivent encore dans ces structures d’accueil et font l’aller-retour entre leur pays d’origine et la France. C’est une bonne image pour introduire le sujet.
L’envie de travailler sur ce thème a débuté grâce une commande de la Carsat (assurance retraite en région). Elle voulait réaliser un reportage à Evreux sur les chibanis du foyer Adoma (nouveau nom de la Sonacotra depuis 2007). Le constat était que ces hommes ne demandaient pas spontanément à être soignés. Un vrai travail de prévention et de communication était alors nécessaire pour les sensibiliser aux soins auxquels ils pouvaient accéder.
Dans ce foyer, j’ai rencontré Yaya. Cette rencontre a été décisive. Algérien, il est arrivé à l’époque où la France d’après-guerre avait besoin de main-d’œuvre. Il vivait dans cette structure depuis lors et avait envie de raconter son histoire. Contrairement à ce que je pensais, il n’y avait pas que des Algériens ou des personnes originaires d’Afrique subsaharienne qui vivaient là mais également des Géorgiens, des Kosovars, des Syriens… L’accueil s’adressait donc à un public très large, pas seulement à des étrangers, mais aussi
à des Français en situation précaire. Plus je m’intéressais à l’histoire de ces lieux, plus
je me rendais compte qu’en 60 ans d’existence, ils retraçaient 60 ans d’histoire de l’immigration en France.
Retracer une histoire globale en rencontrant différents parcours
Dans le domaine de la presse, on recherche toujours des sujets ancrés dans une actualité ou en lien avec une date anniversaire. Ils sont publiés plus facilement s’il y a une accroche. Je me suis dit que les 60 ans de ces foyers pouvaient représenter une forme d’actualité et inciter les médias à publier un travail à ce sujet. Grâce à Yaya, j’avais une entrée et grâce à la Carsat, j’avais une légitimité à intervenir. J’ai donc poursuivi seule cette démarche documentaire et j’ai rencontré d’autres personnes dans plusieurs structures en France pour essayer d’obtenir des portraits et des parcours différents pouvant retracer une histoire plus globale et plus complète des foyers.
En photographie, j’aime la possibilité d’intégrer les sphères dans lesquelles il serait impossible de rentrer sans avoir un bon prétexte. Cela peut être une salle d’opération, un couvent, un monastère, cela peut consister à suivre des pompiers, à photographier des accouchements. Le réel regorge de surprises, de choses littéralement hallucinantes et éloignées des idées reçues que l’on peut avoir sur tel ou tel milieu. Quand on s’approche, on se rend compte que le réel est toujours plus nuancé, que l’on ne peut pas généraliser. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai voulu faire ce métier.
Mener un projet personnel requiert beaucoup d’investissement, d’énergie, de temps. On peut s’exposer à des moments de découragement. Consentir de tels efforts et accepter de telles difficultés, on ne peut le faire que pour un sujet qui nous interpelle, qui nous touche vraiment.
Ce n’est pas toujours explicable. Très vite, si le sujet ne nous prend pas aux tripes, s’il ne nous mobilise pas assez, on abandonne. Mener un travail personnel est un jeu d’équilibriste, il faut de la persévérance. Et tenir bon jusqu’au bout.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp