La photographie s’est imposée à Benjamin Filarski qu’il utilise comme medium pour transcrire le monde, être témoin de l’Histoire. Il peut ainsi allier son attrait pour les sujets sociopolitiques et sa fibre artistique. En 2017, il réalise une série « Lallubhai Compound » racontant l’histoire d’un quartier, du même nom, fondé en 2000 dans le cadre d’un plan de réhabilitation des bidonvilles de Bombay. Il revient aujourd’hui sur son travail, qu’il a eu l’occasion de nous présenter dans le cadre d’Escale à la Grange aux Belles en 2019
Un hasard artistique
Cette photographie a été prise par hasard. Je n’ai pas eu le temps de la composer et malgré cela je la trouve plutôt réussie. Elle symbolise la liberté. On a l’impression que cet enfant va prendre son envol au milieu de toutes les barres de ce bidonville vertical.
Une collègue journaliste m’avait proposé de l’accompagner à Bombay dans le cadre de son enquête sur le trafic d’embryons cryogénisés. Une fois cette enquête terminée, j’ai décidé de rester quelque temps dans la ville pour y réaliser un sujet photographique. C’est ainsi que je me suis retrouvé dans le bidonville de Lallubhai Compound. En me baladant j’ai rencontré des gens qui ont accepté de me livrer leurs histoires. Les jeunes venaient naturellement vers moi parce que je suis blanc, ce qui attise la curiosité. Ils se demandaient ce qu’un étranger faisait là, dans ce coin le plus reculé de la banlieue de la ville. Au fil du temps, nous avons sympathisé et ils ont fini par m’accueillir chez eux. Souvent, ils me demandaient de prendre des photos d’eux en train de poser. Je le faisais et j’allais les imprimer pour leur remettre les tirages. C’est aussi de cette manière que s’est instaurée la confiance.
Depuis la réalisation de ce reportage, d’autres zones de logements précaires ont été construites en périphérie de Bombay pour reloger les habitants des bidonvilles rasés par les bulldozers. Cette situation n’est donc pas vouée à s’améliorer, bien au contraire.
Une profession instable économiquement
Ce qui m’a attiré vers le métier de photojournaliste, c’est d’une part la passion du terrain et la curiosité à l’égard d’autres cultures ; d’autre part, c’est l’envie de raconter les histoires des personnes confrontées à des événements qui vont drastiquement changer le cours de leur vie. Depuis quelques années maintenant, je mène un travail photographique au long court qui me tient très à cœur, à propos de deux frères syriens réfugiés en Allemagne. Je l’ai commencé en 2015 alors qu’ils avaient 17 et 19 ans. J’en avais 21. Ce qui m’intéresse, c’est de documenter le processus de reconstruction de la vie de ces jeunes, qui sont de ma génération et dont le parcours a été bouleversé par un événement tragique. Avec le temps, on a tendance à normaliser la tragédie qui se déroule au Moyen-Orient, mais ces jeunes n’auraient jamais pensé devoir un jour quitter leur pays, leur famille, leurs amis. C’est aussi ce déchirement que je raconte à travers ce reportage. Je trouve ces questions sur les devenirs individuels tout à fait passionnantes.
Pour revenir aux enjeux de territorialité urbaine, j’ai également réalisé un sujet non publié sur Phnom Penh, la capitale cambodgienne, qui est en pleine métamorphose. Le Cambodge est un pays neuf, qui sort d’une guerre civile et à travers mes photos, je montre le développement de sa capitale ainsi que le décalage entre la population et les immenses complexes construits dans une logique d’urbanisation effrénée.
Ma pratique du photoreportage se heurte aujourd’hui à un manque de stabilité. Vivre uniquement du photojournalisme n’est plus viable pour moi financièrement. Au-delà du métier de photojournaliste, c’est le statut de freelance qui ne me convient plus. Je sens que pour le moment, j’ai besoin de faire un break. Cela me permettra de revenir plus tard au photoreportage avec une nouvelle détermination. Je me suis donc résolu à reprendre des études, à la fin de cette année, dans le domaine du développement international et de l’aide humanitaire.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp