Auteure, photographe indépendante, Eugénie Baccot développe une approche documentaire, hautement humaine des sujets auxquels elle se consacre en France ou à l’étranger. Intéressée par le quotidien de communautés peu conventionnelles, elle porte son intérêt sur des sujets originaux. Sa série « Nsenene paradise » qu’elle présente à Escale en 2019, nous emporte dans une ambiance particulière baignée d’une étrange lumière verdoyante omniprésente.
Une ambiance mystérieuse donnant lieu à une série photographique questionnante
Cette photographie est particulière, notamment parce qu’elle baigne dans une étrange lumière verdoyante, omniprésente dans la série. Entourée par une bâche et des palissades de zinc, l’ombre d’un corps saisit des petites sauterelles. La main gauche est serrée, pleine. Une ombre apparaît comme une silhouette en contre-plongée. Il est difficile de voir ce que la main tient si fermement, mais on devine des ailes translucides. J’ai cherché à photographier les jeux d’ombres, les différentes strates de couleurs. La lecture de cette image n’est pas évidente, car elle n’est pas frontale. Elle représente bien la série Nsenene Paradise car elle laisse la place au mystère et au questionnement.
Pour réaliser ce travail graphique, j’ai dû composer avec des éléments compliqués : une lumière particulièrement intense, de la fumée étouffante et des ombres tranchées. J’ai évolué en suivant les nuées de sauterelles traversant le ciel et les mouvements des humains.
J’ai réalisé ce travail alors que je me trouvais en Ouganda pour une tout autre raison. Le jour, je photographiais des acteurs dans des studios de cinéma ougandais et, une fois la nuit tombée, j’arpentais les installations mises en place pour la capture des insectes.
Ce n’était pas la première fois que je me rendais à Kampala, mais je n’avais jamais vu la ville enrobée dans une telle lumière. Au milieu de la nuit, de la fenêtre de ma chambre d’hôtel, j’observais les lueurs fluorescentes, le ballet des chasseurs dans les rues et les nuées de nsenene, les sauterelles.
Ma présence coïncidait avec le passage des insectes qui traversaient les cieux de l’Afrique de l’Est par millions. J’ai eu de la chance, car je n’aurais pas
pu réaliser ces images quelques semaines plus tard.
L'importance de l'esthétique
La meilleure façon d’appréhender le monde et la photographie consiste à se promener, à regarder et à observer. Mais je ne marche jamais avec un boîtier, je ne suis ni une photographe de rue ni une photographe du quotidien. J’aime prendre le temps de comprendre et de ressentir avant
de photographier. Avoir le temps est essentiel.
La vie de photographe est simplement extraordinaire. Mélancolique aussi. Les phases de production succèdent aux phases de recherche et de questionnement. Je plonge alors dans des montagnes de livres, je m’engouffre dans des tunnels de connaissances qui peuvent durer
des jours, des semaines. Les idées fusent, elles se court-circuitent mais n’aboutissent pas forcément. Rien n’est simple, évidemment, mais tout est envisageable, le monde des possibles est infini.
L’angle d’une histoire peut m’intéresser à un instant donné, mais il ne sera sans doute pas le même à un autre moment. Cela dépend de mes influences, de mes envies. Quel que soit son propos, la photographie doit être belle. L’esthétique est essentielle. J’effectue toujours un important travail de recherches pour bien appréhender le sujet, mais parfois l’approche adéquate se dessine en travaillant. L’esthétique à adopter dépend de la finalité du projet.
Avec mes photographies, je tente de montrer le monde tel que je le perçois. Un·e autre photographe aurait montré les choses d’une manière différente et c’est tant mieux. La diversité des points de vue est une richesse : il est essentiel que des regards différents montrent notre monde.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp