En 2016, le centre de la Grange aux Belles a accueilli Cédric Bufkens et sa série "MI-DE-JE". MIDEJE (Ministère de Délivrance et de Guérison en Jésus-Christ), église protestante d'inspiration pentecôtiste, autorise le photographe à assouvir sa curiosité. C'est la première fois qu'il réussit à saisir la transe par la photographie. La transe, cette manière d'abandonner son corps, entre danse, prières, foi, tradition et représentation, est à l'époque, pour le photographe une énigme qu'il essaye aujourd'hui de vous décrire.
Saisir la transe par la photographie
C’est la première fois que j’ai pu saisir la transe par la photographie. Je voulais me confronter à cette manière d’abandonner son corps. Cela m’intriguait. Là, c’est vraiment le moment où j’y ai fait face. J’étais au milieu d’une fausse, en bas d’une scène, tout le monde commençait à tomber à droite, à gauche, je ne savais pas où me placer, comment faire, c’était impressionnant. J’étais assez gêné mais j’ai tout de même réussi à faire cette image. La transe m’a toujours intrigué : comment est-il possible de s’abandonner « à ce point-là » ? C’est aussi une réflexion par rapport à moi-même, à mes engagements. J’ai souvent l’impression de ne pas être à 100%. Le fait d’entrer en transe, c’est être au-delà des 100%, c’est s’abandonner totalement. Je me demandais si c’était vraiment possible, si ce n’était pas un jeu. J’avais envie de comprendre ce mécanisme et j’en ai eu enfin l’occasion. J’ai démarché des églises. Avant d’être accepté, j’ai essuyé beaucoup de refus. Maintenant, ces pratiques sont davantage connues et visibles mais à l’époque, il était difficile de trouver quelqu’un qui accepte ma démarche.
La difficulté était de me placer au milieu de cette foule qui danse et bouge en permanence de manière suffisamment discrète. J’ai loupé beaucoup de photos en ne voulant pas déranger les personnes. Dans de telles situations, les foules sont très compactes, il n’est pas aisé de se déplacer, de se placer, de trouver la bonne place. Lors d’une transe verbale, j’ai réalisé que ce n’était pas du théâtre. Une langue complètement inconnue sortait de la bouche d’un adolescent. J’ai alors ressenti une puissance étrangement mystique. J’ai compris qu’il se passait vraiment quelque chose. L’apôtre n’appréciait pas l’emploi du mot « transe ». Pour ces personnes, il s’agit de l’onction. Je n’étais pas là toutefois pour relater une religion et ses rites. Pour parler au public, il fallait nommer cette scène et le mot « transe » définit ce phénomène, tel qu’on le connaît dans d’autres domaines, la musique par exemple. Il y a beaucoup de formes de transe et l’utilisation de ce terme n’était absolument pas péjorative selon moi.
"Il y a autant de visions que de photographes, autant de raisons de pratiquer la photographie que de photographies. Je n'ai pas la prétention d'apporter une nouvelle vision."
On essaie toujours de se renouveler, de progresser graphiquement. Mais ce n’est pas aux photographes de dire que leur travail est novateur. Mes reportages sont issus de questionnements, récents ou anciens, que j’ai envie de résoudre à un moment donné. Ils peuvent aussi être une manière de m’interroger visuellement sur ces questions-là. J’aime les petites communautés qui ont un lien avec les notions de corps et de volonté. Ces éléments m’attirent et m’aident à construire le sujet graphiquement et éditorialement. Je l’ai appris au fur et à mesure du temps. De reportages ponctuels, on arrive finalement à dégager un thème qui les réunit et cela permet de préciser son travail dans ce sens-là.
"Le corps et la volonté sont liés. La volonté est pour moi une sorte d’oubli du corps."
C’est ce que je pense en ce moment. Peut-être que mon idée évoluera. Dans la transe comme dans le cécifoot ‒ autre sujet que j’ai traité ‒, les corps ont des positions inhabituelles, qui interrogent sur ce qu’il est en train de se passer. Notre cerveau comprend tout de suite que le corps n’agit pas comme d’habitude.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp