A l'heure des réseaux sociaux où chacun expose sa vie sur le net, ce qui est important pour Anthony Micallef, c'est de réaliser des images de proximité, des images des autres afin de donner l'occasion aux lecteurs de se relier et de voir ce qui existe ailleurs. Pour sa série "Les Enfants de l’Himalaya" (2014), il est parti à la rencontre des enfants tibétains du village-école à Dharamsala. En 2016, grâce au photographe leur histoire est racontée au centre de la Grange aux Belles dans le cadre d'Escale à la Grange aux Belles.
Le village-école de Dharamsala
Lorsque j’ai commencé à travailler sur ce sujet, ce qui m’a frappé dès le premier jour, c’est la force visuelle du lieu. À 2000 mètres d’altitude dans les contreforts du Népal, les paysages sont incroyables, l’école est littéralement accrochée à un pan de colline, les élèves sont en uniforme vert… C’est davantage un petit village qu’une simple école. Le Tibetan Children Village a été fondé par le Dalaï-Lama en 1960, école qui recueille les orphelins tibétains, de 1 à 18 ans. Elle les forme pour qu’ils obtiennent le baccalauréat, que des études supérieures leur soient accessibles, qu’ils trouvent un métier, que la culture et la langue tibétaines soient sauvegardées et échappent à l’oppression chinoise. En la découvrant, le jeune journaliste que j’étais se dit spontanément « Quel lieu de rêve, je dois absolument raconter cette initiative magnifique ».
Mais comme dans toute histoire, il n’y a pas que du positif. En tant que photoreporter occidental, j’arrivais sans doute avec un certain nombre d’idées reçues sur ce que pouvait être le bouddhisme tibétain : un imaginaire formaté où se mêlent la contemplation, le respect, un fantasme de calme, de douceur et d’apaisement. J’y ai aussi découvert une forme de discipline intense, voire de dureté.
Sur cette photo, les élèves balaient la salle de classe à la fin du cours, avant de partir. Ils sont reconnaissants envers leur école. Ils traversent le Népal de manière illégale dans des camions, ils affrontent des périples de 15 à 30 jours de marche, en pleine nuit, puis ils sont pris en charge ici.
Quel que soit leur âge, on les nourrit au quotidien et on les emmène jusqu’au baccalauréat, gratuitement. Pour eux, il est donc normal de participer aux tâches ménagères. Mais lorsque l’on considère avec attention le bouddhisme tibétain, on constate qu’il enseigne une certaine sévérité. Cette école encadre les enfants d’une façon très rigoureuse. On leur propose un enseignement, mais aussi une philosophie, une religion, une langue. Le Tibet bénéficie de quelques soutiens et d’un regard globalement très positif en Occident. Politiquement et économiquement, vis-à-vis de la Chine, il est toutefois probablement voué à disparaître. Cette école est donc un lieu où l’on sauvegarde la culture tibétaine, mais aussi un lieu politique où l’on crée les futurs lobbyistes de demain, destinés à défendre la cause tibétaine. Tous ces enfants ont bien intégré qu’ils ont une dette à l’égard de leur patrie.
"Quand on est journaliste, la clé, c'est le temps."
Passer suffisamment de temps avec les gens permet d’appréhender progressivement la complexité des choses. Car la photographie, elle, est toujours un peu dangereuse : elle porte toujours en elle un mensonge, dans la mesure où elle véhicule surtout ce que l’on y projette. Pour cette raison, les légendes d’un travail documentaire ne sont pas optionnelles, elles sont nécessaires.
"Le journalisme, quand il est bien réalisé, est pour moi un outil essentiel contre les clichés, c'est-à-dire contre la peur."
Nos sociétés voient se développer de violents clivages. Un peu partout, des partis politiques sont en train de prendre de l’importance. Des partis qui prônent la xénophobie et l’exclusion. On rejette des bateaux en mer, on repousse des personnes qui essaient de passer les frontières au risque de leur vie. De nombreux individus souffrent de persécution, de malnutrition et n’ont pas dignement accès à la santé. Le journalisme est, à mon sens, un outil essentiel pour relier les êtres humains. Il permet d’avoir un aperçu de ce que vit l’autre, l’étranger, et de réaliser qu’il nous est semblable dans ses espoirs.
À l’heure où chacun expose les moindres événements de son existence sur les réseaux, où le selfie est le genre photographique le plus répandu au monde, ce qui a du sens pour moi, c’est de réaliser des images au long cours, des images de proximité, des images intimes du quotidien des gens. On connaît tous son boulanger, mais le voir soudainement se brosser les dents avant de se coucher, le voir se lever à 3h du matin, le voir seul devant son pétrin, ça nous le fait envisager différemment. C’est pareil pour un migrant, un policier ou pour notre voisin à qui on ne parle jamais. Je me dis qu’à partir du moment où l’on sera entré dans l’intimité de tous les voisins de notre immeuble, de notre quartier, mais aussi du Cameroun, du Pérou ou de la Jordanie, on se méfiera moins des autres. Il faut aller manger chez les gens qui ne nous ressemblent pas, pour s’apercevoir à quel point nous sommes semblables.
Le but du photojournalisme, pour moi, c’est ça. Donner l’occasion aux lecteurs de se relier aux autres.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp