Dire ce que l’on pense, décrire sa réalité telle qu’on la vit et non telle que d’autres la voient : c’est le pari du collectif DTL ! Comunicación popular lassé des discours des grands médias. Anita Pouchard Serra, photojournaliste et photographe documentaire, s'est fixé le même objectif. À travers ses séries photographiques, elle raconte les histoires qui la traversent et avec qui elle ressent une sorte de connexion. Aujourd'hui, elle revient sur sa série "La communication n’est pas une marchandise" présentée en 2019 à la Grange aux Belles dans le cadre d'Escale à la Grange aux Belles.
Atar con alambre
Mon voyage le long des fleuves a duré un an. Ce reportage à Kanpur dans les tanneries a été le plus intense parce que tout y était démesuré. Le fleuve était blanc de mousse, sale, avec les effluents des tanneries qui se vidaient dans les champs, où ils étaient alors utilisés pour arroser des légumes. Les restes de cuir étaient quant à eux déchiquetés en petits morceaux, séchés au soleil et donnés comme nourriture aux animaux. Tout était dans l’extrême et dans l’horreur.
Ce voyage a changé ma vie par de nombreux aspects. Je ne peux plus acheter un vêtement en cuir sans connaître sa provenance. C’est devenu une véritable obsession. Je veux savoir où et comment cela a été tanné. Cette ambiance, cette odeur, cette saleté m’ont tellement pris à la gorge. J’ai ouvert les yeux sur l’industrie textile comme jamais. C’est cela le message, finalement. Si au moins une personne se dit « je n’achète plus de cuir si je ne sais pas d’où il vient », je suis satisfait. Le but n’est pas que ces personnes n’aient plus de travail mais que leurs conditions d’existence s’améliorent.
Lorsque je suis rentré et que je suis retourné à mon travail, dans un bureau confortable, à faire des calculs, j’avais un sentiment profond d’inutilité ; ce que je ne ressentais pas du tout, lorsque nous faisions des expositions avec ma compagne. Là, j’avais vraiment l’impression de servir à quelque chose. Il y a donc eu un grand moment d’introspection. Lorsque l’on est ingénieur, on se dit que c’est le métier le plus concret du monde. Je faisais du béton, des bâtiments. Ce sont des choses que l’on voit, qui poussent, mais je me sentais tout de même inutile. J’avais envie de parler de choses plutôt que de les faire et c’est ça qui a changé véritablement en moi. Je préfère parler d’un projet de construction qui va avoir lieu, plutôt que d’y participer. Je me sens plus libre aujourd’hui, je préfère parler des défis d’un projet et interroger ce qu’il implique.
Plutôt que de choisir une photographie très informative et en lien étroit avec le sujet, j’ai choisi cette image. Je me suis laissée porter par l’ambiance qu’elle générait en moi. Cette atmosphère un peu sombre reflète pour moi l’underground. Celui-ci n’est peut-être pas ici perceptible, il est pourtant pleinement dans l’intention de ce projet. Les collectifs dont traite le reportage essaient de visibiliser d’autres causes et d’autres territoires que ne font les grands médias. Ce que j’aime aussi dans cette photo, c’est que l’on y voit le nom de l’un des médias qui fait partie de l’histoire. Elle représente un concept fort en Argentine, Atar con alambre (littéralement « attacher avec du fil de fer ») qui signifie qu’avec peu de chose, en récupérant à droite, à gauche, on parvient tout de même à construire et atteindre ses objectifs. Dans cette image se trouvent de nombreux détails comme un vieux frigo ou encore cette télévision qui sert finalement d’objet lumineux et décoratif. Je trouve qu’elle restitue bien l’ambiance de ces espaces et médias, telle que je la ressens.
Il s’agissait au départ d’images de mon quotidien. Ce sont des personnes que je connais, que j’avais rencontrées dans plusieurs mobilisations en faveur de l’indépendance des médias. C’est comme si j’avais pris des photos de mes voisins, cela m’a été naturel et il m’a semblé important de documenter le travail de ces personnes, dès l’origine. C’est à ce moment que je me suis formée de manière autodidacte au photojournalisme. Petit à petit, j’ai commencé à construire une histoire. Cela représentait le type de sujets que j’avais envie de traiter : des personnes qui s’organisent collectivement pour montrer que des solutions et des perspectives existent malgré un contexte hostile.
La situation est plus difficile pour les collectifs ces dernières années, en raison d’un récent changement de gouvernement. De nombreuses radios ont toutefois été créées depuis lors par de nouveaux collectifs ou continuent d’exister. Les diffusions se poursuivent, la passion, le travail, le partage et l’échange subsistent. La radio est toujours un moyen de rassembler les gens et l’important est que cet esprit perdure.
Des sujets en lien avec sa vie
Les histoires que je raconte dans mes reportages sont, d’une certaine manière, celles qui me traversent ou celles avec lesquelles j’ai une connexion personnelle. J’aborde des thèmes qui m’importent comme l’organisation collective, la migration, l’identité ou le féminisme. J’ai envie de poser des questions aux personnes qui s’investissent et partager mes propres questionnements avec elles.
"Ce qui me guide, c'est l'histoire, en lien avec un moment de la société."
La transdisciplinarité a toujours été au cœur de mon travail. J’ai l’impression que les médias sont aujourd’hui friands de nouveaux codes visuels et sont ouverts à d’autres types d’expression, pour aborder certains sujets qui ont déjà été beaucoup traités. Lorsque je suis allée à Calais, nous étions 200 photojournalistes sur le terrain, auprès des réfugiés, documentant leurs faits et gestes. Ce fut un choc pour moi. Pourquoi produire tant d’images, qui sont toutefois nécessaires ? Que veut-on obtenir ? J’observe qu’il y a toujours autant d’hostilité envers les camps et les réfugiés. J’ai donc choisi de produire une série avec des images sans aucun réfugié, juste des détails de la vie dans le camp, accompagnées de dessins. Ce qui me guide, c’est l’histoire, en lien avec un moment de la société. Le langage à privilégier est également important. Ce n’est pas grave si je m’écarte un peu des codes traditionnels du photojournalisme, parce que j’ai clairement l’idée de ce que je veux faire et de ce que je veux atteindre. Le photojournalisme est quelque chose de vivant, qui continue d’évoluer. On peut réinventer des formes, pour autant que ce soit fait avec sincérité et que l’on explicite sa méthodologie.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp