Tout le monde mérite d'être écouté et rencontré selon le photographe Didier Bizet. Aujourd'hui, dans nos sociétés, l'accent est souvent mis sur des choses futiles pourtant pour le photographe, nous devrions orienter notre attention vers des sujets plus notables et indispensables telle que la survie de toute une culture nomade qu'il décide de photographier en 2018. Aujourd'hui, il décide de revenir sur sa série "L’avenir prometteur des éleveurs de l’Arkhangai" ainsi que sur son passage à la Grange aux Belles en 2019 dans le cadre d'Escale.
Une manière de vivre nomade pour les éleveurs de Mongolie
Cette photographie est assez symbolique de la Mongolie, des nomades mongols. Elle a peut-être quelque chose de cliché, mais j’aime ce genre de clichés. Cet homme à cheval, chez lui, à côté de sa yourte, dans laquelle il se lève tous les matins, se couche tous les soirs, ce paysage… Elle représente la façon dont les nomades vivent et elle retranscrit une certaine liberté qu’ils revendiquent. De ce mode de vie, ils sont assez fiers, malgré leur pauvreté et la dureté de leur quotidien. Cette image symbolise ce qu’il leur reste, une manière de vivre qui leur appartient.
J’ai voulu exposer cette série parce que nous sommes tous concernés, ici en France et en Europe, par les produits qui viennent d’Asie ou d’ailleurs. Je pense qu’il va falloir faire de plus en plus attention à la traçabilité des marchandises. Je ne veux pas citer les industriels du textile qui vont directement en Mongolie pour se procurer de la laine. Mais je sais que certains d’entre eux, notamment ceux du luxe (marques distribuées en France mais également enseignes françaises) achètent la laine à moindre coût. Il ne reste donc plus grand chose pour les éleveurs de yacks, de chèvres ou de moutons. J’ai donc voulu, à travers ce reportage, identifier les bonnes personnes qui travaillent en Mongolie et qui font le nécessaire pour qu’il y ait une traçabilité évidente entre la Mongolie et l’Europe ou la France. Dans ce pays, il y a de plus en plus de coopératives qui se chargent de responsabiliser les éleveurs et les nomades, tout en essayant de sensibiliser les acheteurs de laine en Europe.
Ce sont des personnes qui promeuvent une pratique responsable du commerce, qui veillent à s’octroyer une marge raisonnable, à rémunérer convenablement les éleveurs et qui font également attention aux acheteurs et commerçants afin de leur fournir une laine de qualité tout en assurant une traçabilité fiable. Quand ils essaient de vendre la laine, ils font en sorte que les clients soient en phase avec leur philosophie de commerce, consistant par exemple à ne pas vendre à des marques de luxe. Depuis une trentaine d’années, le commerce se fait ainsi : lorsqu’on arrive à fabriquer pour une marque de luxe, cela signifie immanquablement que quelque part dans la chaîne, on a acheté à bas prix. C’est un mot d’ordre important de la part de ces coopératives qui continuent à soumettre et à vendre les produits, mais pas à n’importe qui.
"Ce qui me pousse à faire des reportages, c'est peut-être l'ennui..."
Ce qui me pousse à faire des reportages, c’est peut-être l’ennui, pas de ma vie personnelle, mais de ma vie telle qu’établie dans une société où il n’est ‒ à mon avis ‒ pas forcément simple de se retrouver, en tout cas de moins en moins. J’ai travaillé 25 ans dans la publicité et la communication. Après 25 ans, on peut être fatigué. Pas tellement en raison du travail lui-même. Je le faisais pour ma part avec passion, j’ai toujours été intéressé par les marques et le développement des marques en général. La fatigue est plutôt née de l’évolution de la société et du commerce. J’ai cessé de travailler dans ce secteur pour me mettre un peu à l’écart de tout cela. Puis j’ai changé d’orientation à 180° et je me suis dirigé vers la photo. Je pense que le reportage est une espèce de fuite en avant. Un peu comme les personnes qui écrivent : c’est souvent pour elles une échappatoire. C’est également le cas pour moi lorsque je pars dans ces endroits-là. Les personnes isolées méritent d’être rencontrées, d’être écoutées. Ce sont des personnes qui sont généralement oubliées. Aujourd’hui, dans nos sociétés, on met l’accent sur des choses assez futiles, pas si importantes que ça. Nous devrions orienter notre attention vers des sujets plus notables et indispensables.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp