En 2014, Delphine Blast, intriguée par la place des femmes en Amérique latine, part à la rencontre de la communauté wayúu, une des dernières sociétés matriarcales du monde. Son intention derrière cette série de photographies est de donner la parole aux personnes, à travers l'image. Différente de la notre, la vision des wayúu est basée sur un imaginaire collectif structuré autour du territoire. Aujourd'hui, 6 ans après son passage par Escale, elle revient sur sa série et sur son travail de photojournaliste.
La place de la femme en Amérique latine et sa représentation en image
Je m’intéresse beaucoup à la place de la femme en Amérique latine, à sa place et son évolution, aussi bien au cœur de minorités que de plus grandes communautés, comme les Wayúu. Cette image est assez représentative de ma démarche de l’époque. J’ai voulu lui donner une certaine esthétique tout en essayant de lui conférer un maximum de sens, notamment avec ce lac qui est un élément fondamental de la culture wayúu et cette jeune femme posant au premier plan. Je trouve cette femme très digne. Sur son visage sont dessinés des symboles traditionnels, peints grâce à un mélange de terre rouge, utilisé avant les célébrations mais aussi pour se protéger du soleil. Elle porte la tenue de la danse sacrée, la Yonna. Cette image est comme le portrait de cette communauté. Elle est également représentative du travail tel que je le menais, au début de ma carrière de photographe.
En 2014, j’étais à Bogota, je souhaitais travailler sur les femmes et sur les communautés, notamment indigènes. J’avais entendu que se trouvait au nord de la Colombie, à la frontière avec le Venezuela, une des dernières sociétés matriarcales au monde. J’ai voulu aller à la rencontre de ce peuple et en savoir plus. J’avais effectué quelques recherches au préalable, mais n’ai trouvé que très peu de documentation sur cette communauté. Cela m’a d’autant plus motivé à aller à la rencontre de ces femmes et de raconter leur histoire. J’ai aussi été très intriguée par les divers rituels et traditions des Wayúu et notamment l’encierro, le rite de passage chez les jeunes filles, qui commence le premier jour de leurs règles. La jeune fille est alors isolée dans une maison, la rancheria, pour y apprendre le savoir ancestral. Pendant cette période, avec les femmes de sa famille, elle va participer à différents rituels de purification, apprendre à tisser, à cuisiner mais aussi recevoir les valeurs fondamentales de sa communauté, éléments qui vont la préparer à sa vie d’adulte.
"Mon intention est de donner la parole aux personnes, à travers l’image."
Même si ma pratique photographique s’est peut-être éloignée au fur et à mesure du photojournalisme pur, l’objectif pour moi reste le même : transmettre un message, une émotion et informer. Il est important pour moi de raconter des histoires, d’aller à la rencontre des gens, que ce soit à l’étranger ou en France. Avec l’expérience, j’ai aussi appris à suivre mon intuition et à déceler ce qui sera à même de parler aux autres. Lorsqu’une histoire vibre en moi, je me dis alors qu’il a de fortes chances pour qu’elle puisse aussi parler à autrui. C’est peut-être d’ailleurs pour cela que je travaille dans une veine de plus en plus esthétique : attirer l’attention et délivrer plus efficacement un message. Mon intention est de donner la parole aux personnes, à travers l’image. J’ai envie de croire que mon métier a un sens et d’en trouver un à chaque fois.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp