Photojournaliste indépendant, Loez utilise ses clichés pour donner la parole aux personnes qui ne peuvent pas la porter. Son impératif d'informer et de documenter sur ce qui se passe ailleurs, le pousse à réaliser sa série "les kolbers" présenté à la Grange aux Belles en 2018 dans le cadre d'Escale à la Grange aux Belles. Les kolbers, ont un rôle crucial dans le village de Zale. À dos d'homme ou de cheval, parfois, illégalement, ils acheminent les marchandises de l'Irak à l'Iran. Aujourd'hui, Loez nous fait redécouvrir sa série à travers son témoignage.
A la rencontre des kolbers
Les kolbers sont des personnes qui transportent des marchandises à travers la montagne, de l’Iran à l’Irak. À cette époque, il y a 4 ans, on tolérait leur passage dans le nord de l’Irak jusqu’à 14h. Le matin donc, ils devaient se hâter pour être rentrés le plus tôt possible et pour toucher leur très faible paie. Une sorte d’urgence caractérisait ces déplacements. C’est ce que j’ai essayé de transcrire dans cette image en donnant une dynamique, une impression de mouvement. J’aime le fait qu’il y ait peu de détails. Un aspect intemporel me semble lisible dans cette précipitation, ce mouvement du cheval qui court, le cavalier. On ne sait pas trop où se passe l’action, on ne connaît pas le contexte, on ressent simplement l’urgence.
Je travaille depuis longtemps au Kurdistan, où je produis des reportages sur la lutte des Kurdes. L’un des problèmes majeurs aujourd’hui concerne les frontières tracées en 1923 par le traité de Lausanne. La situation des kolbers synthétise précisément toute la problématique des frontières. En raison de cette frontière entre l’Iran et l’Irak, des familles sont séparées, d’un côté et de l’autre, mais elles parlent la même langue, ont la même culture. Il y a du côté iranien un embargo, notamment américain. Le passage des marchandises à travers la montagne est, pour les Kurdes d’Iran, une des seules sources de revenus. En tant que Kurdes en Iran, ils font l’objet d’une très forte discrimination de la part du régime central. Aucun emploi ni industrie n’existent là-bas. Les jeunes doivent partir dans les grandes villes pour travailler et la seule opportunité qui leur est laissée est de risquer leur vie en faisant passer des marchandises. Cela synthétise bien « l’effet de la frontière », les discriminations envers le peuple kurde et le système économique qui veut que le marché iranien soit alimenté à tout prix, quel que soit le coût en terme de vies humaines.
"La réalisation de ce reportage a été assez intense."
Dans la montagne, il faisait froid, il y avait une effervescence palpable, puisque les personnes devaient accomplir leur mission le plus rapidement possible. Et tout à coup, à 14h, un calme plat tombait sur le village. Plus rien. Silence. Jusqu’à ce que l’activité reprenne de manière illégale dans la nuit. En 2019, l’activité a été complètement interdite. La situation était dure, car les gens du village n’avaient plus aucune activité, ils subissaient un marasme écrasant et des personnes venaient pour des trafics illicites. Une tension manifeste pesait sur le village.
Le photoreportage pour documenter ce qui se passe ailleurs
Réaliser des photoreportages fait partie d’une philosophie plus vaste que l’on peut résumer ainsi : l’impératif d’informer, c’est-à-dire documenter ce qui se passe ailleurs, notamment les luttes politiques. Je crois fortement à l’internationalisme. Voir ce qu’il se passe ailleurs, c’est à la fois être ouvert au monde et élargir sa perspective. Ce métier consiste pour moi à partager une vision. Plus j’avance, plus j’aimerais que cette vision ne soit plus seulement la mienne, c’est à dire celle individuelle d’un homme occidental blanc. Je crois au pouvoir de donner une parole aux personnes qui n’ont pas de voix et tenter donc de la porter. Je témoigne de ce qu’il se passe au Kurdistan, des solutions proposées localement, puisque celles-ci sont souvent passées sous silence, au profit d’une approche un peu victimaire. Peut-être pourrait-on d’ailleurs reprocher cela à ce travail. C’est à ce moment-là que j’ai arrêté le reportage : lorsque j’ai pu aller assez loin pour dépasser une espèce de regard misérabiliste sur les gens ; et montrer la façon dont ils se réapproprient leur vie et leur propre discours.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp