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Entretien avec Juliette Robert


En 2008, Juliette Robert change de voie et devient photojournaliste. Ce qu'elle trouve le plus beau dans ce travail c'est de rencontrer des personnes qui font quelque chose, qui se battent pour une cause ou qui essaient d'améliorer la vie des autres.

En 2018, elle décide de d'exposer au CRL10 sa série "Une identité nomade" dans le cadre d'Escale à la Grange aux Belles. Ses clichés nous transmettent une traditionnelle rencontre entre nomades, "les jeux nomades mondiaux". Aujourd'hui, elle revient avec nous sur cette série nous transmettant la traditionnelle rencontre des jeux nomades mondiaux au Kirghizstan.

Un événement très local, avec une identité forte

C’est l’une des meilleures photographies du reportage. Elle est prise d’assez près, dans l’action. Des éléments de contexte montrent que nous sommes au Kirghizstan, que c’est un événement très local, avec une identité forte. Nous savons quels sont le lieu et le sujet. Les autres images sont plutôt là pour développer l’histoire. Celle-ci la résume et peut donner envie aux visiteurs de découvrir le reste du reportage.

Je suis allée au Kirghizstan six mois auparavant, j’ai rencontré des Kirghizes et c’est à ce moment-là que j’ai découvert l’existence de cet événement. Pour ces jeux nomades, les organisateurs avaient installé sur l’une des places principales de la capitale un compteur qui indiquait le nombre de jours avant le lancement des festivités. La cérémonie d’ouverture était faite de feux d’artifices et de grands spectacles, un peu comme l’ouverture des Jeux olympiques. Toutes les délégations de tous les pays défilaient en costume. Il s’agit d’un événement très important pour le Kirghizstan, le Kazakhstan et les pays d’Asie centrale, il est un socle d’identité. Il y a aussi en soubassement un enjeu géopolitique lié aux tensions entre les différents pays frontaliers qui sont très fermés. 

Durant ces jeux, il y avait beaucoup d’épreuves. Il était difficile de savoir où elles se passaient, comment s’y rendre et puis il y en avait plusieurs simultanément. Il fallait soit choisir de rester au stade ‒ qui est situé dans la ville ‒, soit prendre une navette et rejoindre les montagnes. Quand on est seul·e et qu’on veut faire un sujet un peu complet, il faut savoir ce que l’on veut couvrir et avoir une intuition préalable de ce qui va être visuellement saisissant. Ne pas avoir le don d’ubiquité est un peu problématique…

"L’une des difficultés les plus préoccupantes de ce métier est la construction cohérente du reportage. "

Celui-ci, je souhaitais vraiment l’adresser aux enfants. C’était une manière d’aborder quelque chose de grave et d’important avec une autre approche. Je pense qu’il est nécessaire de penser à tous les publics. J’ai beaucoup d’admiration pour Claude Ponti, son choix de s’adresser aux enfants permet d’avoir un impact différent et positif. Au-delà de la publication de ce reportage dans La Croix, le fait d’exposer ce travail à la Grange aux Belles m’a permis d’adresser mon propos et mon travail aux enfants et adolescents eux-mêmes, avec lesquels il m’a été donné de dialoguer, ce que je vois comme un aboutissement.

Je dis volontiers que j’ai peur de tout, que les choses me font peur, peut-être parce que j’ai eu une enfance très heureuse et très protégée. C’est pour ça que j’aime beaucoup Claude Ponti ou Saint-Exupéry. L’appareil photo est un moyen pour moi de ne plus avoir peur et de me confronter à la réalité, porté par l’envie ou la curiosité. Généralement, l’élément déclencheur d’un reportage est la curiosité. Je vais m’imaginer toute une histoire et l’histoire qui me plaît doit entrer en résonance avec mon imaginaire. J’ai peut-être un problème de dissociation de la réalité et de l’imaginaire. Mais cela nourrit ma pratique de la photo, tous mes reportages sont ainsi assez positifs. J’ai du mal à faire des reportages très réels ! Actuellement, je travaille sur les masculinités. Il y a plusieurs choses qui m’y ont poussé, mais surtout mes questionnements intérieurs et mes peurs aussi, que je tente de transformer. Je les apprivoise. Ce travail-là est certes très documentaire, mais je veux aussi y projeter une esthétique de l’imaginaire. 

Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp