Retracer l'histoire des femmes qui se sont battues pendant la guerre d'indépendance en Algérie, voici l'objectif que s'est fixée Nadja Makhlouf avec sa série "De l'invisible au visible, moudjahisate, femmes combattantes". Activiste, infirmière, comédienne ou même poseuse de bombes, elles ont joué un rôle clé. Pourtant, personnes ne connaît leur histoire... C'est d'une certaine manière la colère qui a amené Nadja a rendre compte de ce morceau d'histoire. Une colère qui l'amène encore aujourd'hui a rendre visible l'invisible. Elle partage ce morceau d'histoire avec Escale en 2014 pour une exposition. Aujourd'hui elle revient sur son travail
L'art comme seule arme de guerre
De 2011 à 2014, j’ai réalisé une série de photos autour des femmes qui ont combattu pendant la guerre de libération en Algérie (1954-1962). J’ai été touchée et émue de rencontrer toutes ces femmes. Elles avaient un parcours singulier et si inspirant. Parmi toutes ces rencontres, il y a eu celle avec Henda, que j’ai rencontrée au milieu de mon projet. Henda était comédienne pour la troupe artistique du Front de libération nationale (FLN). Elle donnait des représentations théâtrales dans le monde entier. Chaque pièce était introduite par l’hymne national algérien et le drapeau algérien était hissé à la fin.
Il faut savoir qu’entre 1954 et 1962, il était interdit ‒ sous peine d’être arrêté, torturé et mis en prison ‒ de montrer le drapeau et de chanter l’hymne national algérien. L’Algérie était alors une colonie française. Montrer tout signe d’appartenance à l’Algérie indépendante faisait de vous un ennemi.
Henda a fait partie de cette troupe pendant plusieurs années. Elle a voyagé dans différents pays communistes pour éveiller les consciences sur ce qu’il se passait en Algérie. J’étais subjuguée par son mode de vie totalement atypique. Il faut garder en mémoire qu’à cette époque, il était extrêmement rare pour une femme de voyager sans être mariée et sans l’accord de sa famille. Pourtant Henda était aux antipodes des autres femmes. Elle voyageait et utilisait l’art comme seule arme de guerre.
L'idée d’un diptyque photographique.
Je trouvais important de rappeler qu’il y avait différentes manières de s’engager dans la guerre. La création artistique en faisait partie et à mon sens il était important de le souligner. Henda avait des archives personnelles assez importantes, je découvrais avec stupéfaction les photos qui avaient été prises pendant ses représentations : de la République Tchèque à la Chine, en passant par la Russie, Cuba… J’ai passé des heures et des heures avec elle, je voulais qu’elle me raconte tout. Dès lors, il me semblait plus juste d’introduire les archives personnelles de ces femmes et de les intégrer à mon projet. C’est ainsi qu’est née l’idée d’un diptyque photographique.
Henda est l’une des femmes qui m’a le plus émue. De par sa trajectoire et ses choix de vie. Elle a dû quitter son pays, ses amis, sa famille. Elle ne voulait pas jouer au théâtre pour être reconnue. C’était pour elle un vrai engagement politique.
Rendre visible l'invisible grâce à l'image
Plusieurs raisons me poussent à réaliser des photoreportages. Il y a d’abord la colère. Je crois que c’est cette colère-là qui a stimulé et fait émerger chez moi l’envie d’exercer ce métier. L’image me permet de raconter des histoires, celles de personnes peu visibles, sous ou mal représentées. J’ai à cœur de rendre visible l’invisible. Il y a tellement d’histoires, tellement de personnes qui mériteraient qu’on les raconte, d’être sur le devant de la scène, d’être dans la lumière.
C’est intéressant et prometteur tout ce qui se passe pour les femmes depuis le mouvement #metoo. Il y a évidemment encore beaucoup à faire mais plus de choses sont possibles aujourd’hui. Le fait de rendre visible les femmes dans tous les corps de métiers, dans le monde en général, je trouve cela formidable. Cela fait d’autant plus résonner le travail que je mène depuis de nombreuses années.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp