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Entretien avec Corentin Fohlen


Vivre librement avec ses propres convictions et croyances peut-être difficile dans certains pays. Sabrine et son copain en sont les témoins Sami. Obligé de fuir la Tunisie à cause de leurs idées athées ainsi que de leur lutte contre l’islamisme, ils voyagent à travers l’Europe entre peur, désespoir et détermination. Photographe depuis 2004, Corentin Folhen décide de suivre leur parcours de 2013 à 2018. Ses clichés parlent essentiellement de liberté ou de recherche de liberté.

Cette photographie condense à la fois le symbole de l'amour, celui du voyage et celui de la solitude aussi

L’interprétation de cette image (première image ci-dessus) comprend plusieurs niveaux de lecture. Elle résume l’histoire de ce couple, dont j’ai suivi les errances entre Belgrade et Paris, ainsi que leur parcours politique. Cet instant de grâce saisi dans un tramway est à la fois beau et dramatique : un instant amoureux pour un couple menacé de mort. Ce n’est pas forcément lisible mais ce tramway est une métaphore du voyage qu’ils ont dû faire depuis la Tunisie jusqu’à la Serbie, puis leur traversée à pied d’une partie de l’Europe, leur arrivée en Italie, le train jusqu’à Paris et leur parcours actuel. Cette photographie condense à la fois le symbole de l’amour, celui du voyage et celui de la solitude aussi. C’est un instant de pause dans une histoire où ‒ les autres photographies du reportage en témoignent ‒, il y a beaucoup d’angoisses, d’inquiétudes, de stress, de prises de tête. Ce sont des moments assez rares, mais qui résument bien l’engagement profond et sincère qu’il y a eu entre eux ainsi que leur parcours politique. 

Ma compagne à l’époque ‒ la journaliste Delphine Bauer ‒ avait fait un portrait de Sabrine en Tunisie, avant que le couple ne soit obligé de fuir le pays. Elle réalisait un reportage sur les militants athées, anciens musulmans. Quelques mois plus tard, Sabrine l’a recontactée. Elle était avec son compagnon à Belgrade, ils avaient fui la Tunisie parce qu’ils étaient menacés, ils ne savaient pas quoi faire. À l’époque, la seule réponse que nous pouvions leur apporter pour les aider, le seul moyen dont nous disposions pour les soutenir, c’était de raconter leur histoire. Quand nous les avons rencontrés à Belgrade, où ils s’étaient réfugiés, nous avons réalisé que c’était une histoire importante à raconter. J’y suis retourné à plusieurs occasions et j’ai continué de les suivre plusieurs années une fois en France, jusqu’à ce qu’ils deviennent des amis.

La liberté ou la recherche de liberté

Que se passe-t-il ? Qui sont ces gens ? Que vivent-ils ? Pour faire ce métier il faut être curieux de tout et de tout le monde. C’est la meilleure manière de commencer à comprendre le monde. Faire ce métier de photoreporter, c’est avoir l’envie d’être sur le terrain, de partager un moment avec d’autres.

C’est aussi le désir de m’exprimer par le biais de la photographie. Un outil d’expression du réel. Une manière de m’engager, en choisissant mes sujets, mon angle, mon point de vue. Sans pour autant être militant, je me sens engagé par certains thèmes traités. Dans le cas du reportage Ni Allah, ni Maître, je voulais casser le cliché du réfugié forcément « économique », celui du maghrébin forcément musulman et croyant. Je voulais également parler des personnes athées, dont on ne parle jamais, notamment dans la presse. On nous assène à longueur de journée des considérations sur les religieux, les religions, les croyants, mais on oublie qu’un certain nombre d’humains ne croient pas en Dieu. Mettre en lumière celles et ceux qui se battent pour ne pas croire me paraît important. 

Pour moi, toute photographie doit porter un message, une émotion ou un symbole. Même dans le cadre d’un portrait. C’est important pour moi. Mon travail n’est jamais neutre, il n’est jamais simplement une illustration. Ce ne sont jamais que « de belles photos ». S’il y avait un point commun à tous mes travaux photographiques, ce serait la liberté ou la recherche de liberté. 

Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp