Photojournaliste, Cyril Marcilhacy, adopte une démarche immersive et humaine toujours au plus près de ceux sur qui ils documentent. Entre 2013 et 2014, il se rend à plusieurs reprises au sein d’un village de SDF au sud de Paris où il découvre une société apart entière autogérée. Ce village, ce sont les SDF qui s’en occupe. Tous ont un rôle à jouer. En 2016, le photographe décide de poursuivre le rôle qu’il s’est attribué d’éduquer et d’informer, en participant au cycle d’expositions Escale à la Grange aux Belles.
Un reportage réalisé au long court
J’ai réalisé ce reportage au long cours, dans un village de sans domicile fixe au sud de Paris. Un ancien biker SDF a récupéré le terrain de son club de moto et y a placé quelques caravanes qu’il a réparées. Son objectif était d’y accueillir des SDF, chacun la sienne, pour qu’ils aient le temps de se ressourcer un peu avant d’entamer une démarche de réinsertion ; de répondre aux besoins primaires, à savoir le toit et le repas, pour pouvoir penser à autre chose et songer à l’avenir sereinement. Ce village était autogéré. Tous ceux qui y étaient accueillis devaient participer aux activités : se pourvoir en nourriture ‒ c’est-à-dire récolter les invendus des supermarchés ‒, participer à la cuisine, à la construction de nouveaux éléments dans le village, s’occuper du potager, etc.
Une nouvelle manière d'aborder la question des sans-abris
Nous sommes en août 2013. Tony vient d’arriver dans sa caravane. Pour la première fois depuis très longtemps, il s’allonge sur un lit qui va être le sien, dans un lieu qui va être le sien, pendant quelques mois. Ce que j’aime dans cette image (la première photographie ci-dessus) c’est ce sentiment d’abandon, de repos, de respiration, aussi bien de Tony que de son chien, son compagnon ; ce sentiment de « je peux souffler, je ne suis plus soumis aux menaces », lesquelles guettent tous les jours les personnes de la rue. On ressent ce relâchement qui est le symbole de ce havre ‒ pas forcément de paix au quotidien ‒, tout au moins de sécurité, qui répond aux besoins primaires et à l’intégrité physique.
La première fois que je me suis rendu au « village », je n’avais pas d’appareil photo. Puis j’y suis retourné et j’ai commencé à photographier le fondateur et quelques personnes qui acceptaient. Le fait de revenir tous les mois, quelques jours d’affilée ‒ et ce pendant un an et demi ‒, a permis à d’autres de s’ouvrir et d’accepter d’être photographiées. J’aime cette histoire parce que c’était une nouvelle façon d’aborder la question des sans-abris. Ce sont des personnes avec des trajectoires souvent complexes. Il faut du temps pour pouvoir échanger sur leurs parcours, sur la manière dont ils en sont arrivés là. Cela commence souvent par des peines de cœur dans une situation précaire ‒ mais acceptable ‒ avec un toit sur la tête. Souvent, cette peine de cœur dévie vers des addictions, la perte d’un travail, puis celle du toit. Du jour au lendemain, la personne, qui ne l’a pas vraiment vu venir, se retrouve sans domicile et franchit une frontière, qui est très facile à passer dans un sens, mais très dure à passer dans l’autre.
J’aime cette notion de « vivre ensemble », observer les interactions humaines et voir comment ces personnes évoluent en société
On raconte des histoires pour qu’elles soient écoutées, entendues, comprises. Je ne pense pas que l’on change le monde, mais on contribue à faire quelque chose qui va dans le bon sens. Un aspect éducatif et informatif doit être intégré au rôle de journaliste, quelle que soit sa forme d’écriture (texte, photo ou vidéo). Je pense qu’il ne suffit plus de faire des photos, des reportages, de les publier, de les montrer lors d’expositions. Nous avons aujourd’hui un devoir supplémentaire qui est de contribuer à l’éducation, à la manière de construire l’information, notamment face aux fake news. Beaucoup de photojournalistes participent à des programmes éducatifs, à des projets comme Escale à la Grange aux Belles. Lorsque trente enfants sont devant nous, il y en a quinze qui vont écouter, dix vont être intéressés, cinq très intéressés, deux passionnés : c’est gagné ! C’est gratifiant et c’est aussi pour cela qu’on fait ce métier.
Notre génération est moins starifiée que les générations de photojournalistes précédentes, parce que nous avons un rôle différent, rôle que nous assumons aussi en étant cette « génération numérique » de photojournalistes. Nous devons trouver de nouvelles formes d’écriture qui s’adapteront aux nouvelles façons de consommer l’information. Nous devons insister fortement sur la pédagogie, que ce soit pour les enfants, les adolescents, les jeunes adultes ou les plus grands. Il y a beaucoup de choses à faire et je pense que nous avons vraiment un rôle à jouer.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp