Être homosexuel en Indonésie n’est pas si banale. Sujet tabou, la plupart des homosexuels doivent se montrer discrets. Rémi Decoster, photographe documentaire, étudie et questionne le rapport que possède les populations avec leur environnement. En 2018, il décide de se rendre en Indonésie et fait la rencontre d’un collectif hors norme dans un univers normé, l’Ogre de Gergasi, dont nait un reportage du même nom. Exposé à la Grange aux Belles en 2019, se reportage questionne la notion d’identité et de liberté.
L'Indonésie, un pays traditionnaliste
Cette photographie (dernière photographie ci-dessus) a été prise lors du carnaval de la ville de Malang, près de Surabaya, auquel je me suis rendu avec Arbi, le conjoint de Saleh, que nous suivons dans le reportage.
Elle symbolise ce que j’ai découvert : le paradoxe de la société indonésienne confrontée à certains tabous, notamment à la question des communautés homosexuelles et de leur acceptation. L’Indonésie est un pays assez conservateur, les Indonésiens sont très pratiquants. Le pays est touché par l’influence de mouvements religieux d’Arabie Saoudite. Ceux-ci financent la construction de mosquées et diffusent l’idéologie wahhabite. Des mouvements radicaux se développent dans le pays.
Représenter un monde parallèle
L’équipe de Saleh, qui est maquilleur, vivait assez librement. Dans la maison, Saleh et Arbi ne se cachaient pas, ils s’embrassaient librement. À l’extérieur, ils adoptaient une attitude plus discrète. Les gens le savaient, mais fermaient les yeux.
Vingt minutes avant d’arriver au carnaval, Arbi était silencieux. Il m’a dit : « Rémi, il ne faut absolument pas que tu dises à ma famille ce que je fais, ils ne savent pas que je suis maquilleur et que je vis avec un homme, ils pensent que je travaille pour une agence de communication ». Je me suis demandé comment il arrivait à se cacher, alors qu’il était très actif sur les réseaux sociaux.
Sur cette photographie, Arbi est vêtu en femme et danse au milieu d’autres femmes. C’est culturel : les hommes en Indonésie se déguisent en femmes. L’un des principes du carnaval est d’adopter la posture, le comportement et le statut d’une autre classe sociale. Arbi s’est maquillé comme s’il allait se marier, utilisant la technique traditionnellement adoptée en pareilles circonstances par les femmes. Il s’est maquillé à Malang, chez l’un de ses amis homosexuels, pendant près deux heures. Sa sœur était présente et ne semblait pas être au courant.
C’est pour cette raison que cette image représente pour moi le paradoxe de la société indonésienne, dans laquelle l’islam s’est diffusé il y a des millénaires, avec des racines hindouistes et bouddhistes. C’est comme si plusieurs strates s’étaient superposées.
Je les ai suivis pendant trois semaines.
Le carnaval se déroulait à la fin du reportage. C’était une journée impressionnante : je retrouvais Arbi au milieu de toute sa famille, de tous ses amis, auxquels il cachait son travail, son intimité et sa relation avec Saleh. Mais ce jour-là, il pouvait vivre cette liberté, d’une certaine façon, grâce au déguisement.
Etre en voyage permanent grâce au photojournalisme
J’aime l’image, j’aime photographier, mais c’est aussi et surtout un prétexte pour approcher des personnes que je n’oserais pas aborder de la même manière, sans mon appareil photo. C’est un métier qui permet d’apprendre et découvrir, c’est un voyage permanent. Que ce soit pour un travail corporate ou pour un projet personnel, on gravite au sein de différents mondes professionnels et différentes classes sociales. On est témoin, on s’enrichit personnellement de rencontres et de savoirs. Lorsque l’on commence jeune avec cette envie, on veut changer le monde. Enfin, peut-être ne pas changer le monde, mais contribuer à ce changement, en tout cas : faire partie de cette histoire. C’est une façon d’écrire le monde. Comme tout acte de création, la photographie est une manière de s’exprimer. Il y a cette envie de mettre son grain de sable, de participer, de donner un peu de sa voix et de son point de vue, de découvrir sa propre façon de voir le monde et de la dévoiler publiquement.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp