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Entretien avec Teresa Suárez Zapater


Actuellement, la Jordanie vit une de ces pires crises environnementales. Les sources d’eau ne sont plus suffisantes pour approvisionner tous les habitants. Dans ce contexte, les femmes jouent un rôle crucial en devenant elle-même plombières. Certaines femmes décident de s’émanciper avec courage en prenant des cours de plomberie pour éviter les pénuries d’eau et permettre l’accélération des réparation. Teresa Suarez Zapater, photographe décide de parler de leurs histoires à travers l’image avec sa série « Des femmes pour un pays sans eau », série exposée à la Grange aux Belles en 2020 dans le cadre d’Escale à la Grange aux Belles.

Une nouvelle inspiration pour les femme de Jordanie

Alia Mohammed, réfugiée syrienne, était co-responsable de l’atelier de plomberie qui se situait dans la ville de Mafraq, au nord de la Jordanie. Veuve, elle quitta Homs et la Syrie en 2013, avec ses enfants. La plomberie était pour elle une source d’inspiration. Elle était fière de montrer qu’elle pouvait faire quelque chose. C’est un bel exemple de ce que ces ateliers peuvent apporter aux femmes : une émancipation affirmée et une ouverture d’esprit.

Nous sommes parties en binôme avec une journaliste. Nous travaillions pour des médias écologiques, et nous cherchions des sujets sur l’eau, notamment en Jordanie. Le manque d’eau est un problème majeur de ce pays. Nous avons découvert l’existence de ces ateliers animés par une agence allemande de coopération internationale (GIZ). Nous trouvions cette initiative magnifique.

Après une formation, ces femmes plombières passaient un examen afin de pouvoir exercer et constituer une coopérative. L’atelier que j’ai photographié a donné naissance à une coopérative qui fonctionne toujours très bien aujourd’hui. 

Certaines grandes entreprises préfèrent embaucher des femmes. Dans différentes régions de Jordanie, les populations et organisations restent très traditionnalistes. La plomberie reste un métier très masculin. Un homme entre difficilement dans la maison d’une femme lorsqu’elle est seule, ce n’est pas bien vu. Entre femmes, c’est beaucoup plus simple. La féminisation de la plomberie permet d’accélérer les délais de réparation et d’éviter de grandes pertes d’eau. Les plombières sont ainsi très sollicitées.

En Jordanie, l’un des problèmes cruciaux est l’obsolescence des infrastructures et la perte de l’eau dans les transports. Dans les villages plus lointains de la ville, l’eau n’arrive souvent qu’une seule fois par mois et est stockée dans des bidons. Pour éviter les pertes, disposer dans un petit village au fin fond de la Jordanie des compétences d’une plombière expérimentée, c’est précieux.

Chaque photographe a une manière différente de travailler, cela vient entre autres de nos expériences personnelles

Pour ma part, j’ai envie d’avoir un rôle actif dans la société tout en gardant une certaine distance. En tant que femme blanche, européenne, j’ai certains privilèges et je peux avoir parfois une vision exotique des choses, ce dont je dois me défier, faire attention à ne pas projeter ce que l’on croit. J’essaie de montrer ce qui existe, j’essaie de dénoncer certaines aberrations observées, tout en restant humble. Je reste lucide et suis opposée au mythe du photographe documentaire qui sauve le monde. 

Chaque sujet demande du temps et de la réflexion. C’est assez compliqué puisque la presse exige quant à elle la rapidité, voire l’instantanéité. Parfois, cette exigence nous empêche d’approfondir les sujets, comme nous devrions le faire. Mais j’essaie de prendre le temps nécessaire pour bien faire les choses. Je ne peux ni ne veux traiter les sujets de manière superficielle. C’est pourtant ce qui m’est arrivé en Syrie. En une petite semaine, j’ai dû faire sept sujets. Depuis cette expérience, je suis beaucoup retournée travailler chez moi, en Espagne, afin de traiter de sujets pour lesquels je me sens plus légitime et surtout, pour lesquels je peux prendre le temps.

Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp