Le photographe Jan Schmidt Whitley entame, en 2015, un travail sur les bouleversements qui traversent la société turque, s’attachant particulièrement à la question kurde et aux mécaniques de déstabilisation qui touchent la société civile. En 2017, il présente sa série et son travail à Escale.
Après trois mois de combats, reprendre une vie normale
Cette photographie (première photographie) a été prise au printemps 2016, dans une ville du Kurdistan turc, à une soixantaine de kilomètres de la frontière syrienne. À l’époque, des séparatistes kurdes ‒ liés au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) ‒ avaient décidé de s’installer dans les villes et de déclarer des zones libres. L’armée turque est intervenue assez rapidement et des combats acharnés ont duré plusieurs mois.
Ce reportage a été réalisé le premier jour et les jours suivant le retour des habitants à Cizre, après trois mois de siège et de combats. Nous attendions depuis longtemps l’ouverture
de la ville. Lorsque nous avons appris qu’elle rouvrait, nous nous sommes précipités. Nous sommes parmi les premiers à être entrés.
Il y a quelques années, si l’on m’avait demandé de sélectionner une seule photographie pour en parler, je n’aurais pas choisi celle-ci. Ce reportage est surtout constitué d’images de destructions et de désolation. Puis le temps passe et on voit les choses différemment.
Ici, une femme et deux enfants sont en train de prendre un repas dans un bâtiment complètement détruit. C’est une des rares photos de vie de ce reportage, où des personnes essaient de reprendre une « vie normale ». Elle est marquante et importante. Il est difficile de prendre des photos de dévastation, mais il est encore plus complexe de montrer la vie, là où il y en a peu.
Les habitants n’avaient pas le droit de dormir sur place. Ils venaient uniquement la journée, constataient les pertes et sauvaient ce qu’ils pouvaient sauver. Petit à petit, ils essayaient
de reprendre possession des lieux. Le premier jour, ils découvraient l’ampleur des dégâts.
Tous les moments se ressemblent plus ou moins, on déambule dans une ville complètement détruite, on marche sur des gravats, puis l’on se rend compte que c’était un immeuble. On rentre dans des appartements, des maisons vides. Un sentiment général s’impose. S’impose également l’impératif de témoigner. Il est difficile de ne pas ressentir d’empathie pour ces personnes qui ont tout perdu, dans l’indifférence globale de la communauté internationale.
Le désir d'apprendre en se rapprochant des gens
J’ai longuement travaillé dans le développement international, au contact des gens. Je suis quelqu’un de très curieux. Ce métier me permet de poser beaucoup de questions, à des personnes qui sont la plupart du temps contentes de répondre, de témoigner. Concernant les sujets plus personnels, me motive surtout le désir d’apprendre sur des situations, des contextes que je ne connais pas forcément initialement, et de témoigner sur des choses que je suis amené à voir. Concernant les commandes ou les piges que peuvent demander des magazines, il y a un intérêt journalistique, mais l’implication personnelle est différente.
C’est toujours délicat de mener ses propres reportages d’un point de vue financier, mais cela donne une certaine liberté et permet de faire les choses à son rythme. Je fais des interviews, j’ai un enregistreur, j’ai commencé à écrire aussi récemment. Mes reportages ne sont plus seulement photographiques, il s’agit d’un véritable travail d’enquête.
Par ce métier, j’ai été confronté à des situations très différentes de celles que j’ai pu vivre enfant. Fondamentalement, je ne pense pas que l’être humain soit très différent, quelles que soient les époques ou les zones géographiques, du 16e arrondissement de Paris au Burundi. Ce sont les contextes et les conditions qui varient, mais les personnes réagissent plus ou moins de manière identique. Je suis heureux d’avoir commencé ce métier sur le tard, armé d’acquis de l’expérience, de connaissances et d’un certain recul également.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp