La photographe Laurence Geai a suivi de janvier à juin 2014 la crise humanitaire en Centrafrique et l’exode des populations musulmanes, conséquences directes de la guerre. Aujourd'hui, 8 ans après son passage chez Escale, elle décide de nous parler de son travail de photoreporter.
Raconter la guerre
J’ai pris cette photo (première photographie ci-dessus) en mars 2014 en Centrafrique, à Bangui. Le pays était ravagé par les violences entre différentes fractions. Michel Djotodia et les Selekas étaient au pouvoir et ont commis beaucoup d’exactions. En décembre 2013, les anti-balakas (milices chrétiennes) ont décidé de prendre la ville et de se venger. La guerre a alors commencé entre ces deux communautés. Les musulmans du PK5, quartier de Bangui, ont décidé de fuir le pays avec un convoi de camions conteneurs affrétés par les Nations Unies, pour se diriger vers le Cameroun. C’était un moment assez intense et assez triste.
Cette photographie est plutôt douce malgré la tragédie qui est en train de s’opérer. Des femmes en pleurs et apeurées se cachent. Cette photo n’est pas dure à regarder, mais elle raconte la guerre. Elles sont parquées dans des conteneurs avec leurs enfants et leurs affaires et ne savent pas si elles reviendront un jour. Femmes, enfants et hommes ont décidé de fuir leur pays natal afin de préserver leur vie.
Ce jour-là, j’étais avec la photographe Camille Lepage. Elle était dans un autre conteneur. Nous avons travaillé ensemble plusieurs jours, cela nous a permis de partager les frais. C’est la dernière fois que je l’ai vue. C’est plus plaisant, rassurant et sécurisant de partir à plusieurs photographes ou journalistes. Je suis rentrée en France pour ma part. Et on sait tous malheureusement ce qu’il s’est passé ensuite : Camille a été tuée, quelques jours après.
Être au coeur de l'histoire qui s'écrit
Je me suis installée en Centrafrique, j’y ai passé trois fois trois mois. J’y ai couvert la guerre et l’actualité. Je voulais comprendre ce conflit.
Aujourd’hui, je couvre la Syrie et le Moyen-Orient. Je travaille sur les conflits et les conséquences des guerres sur les populations locales, sur la migration. Je travaille également en France. J’ai beaucoup de plaisir à travailler ici, mais je ne cesse de documenter les guerres et leurs conséquences sur la nature humaine.
Je suis journaliste. Je raconte ce qu’il se passe à l’étranger mais également en bas de chez moi. J’enquête sur les crimes de guerre et je pense qu’il est important de témoigner sur ce qu’il se déroule ailleurs. Tout le monde ne peut pas aller en Syrie, il est nécessaire de rapporter l’information. Je suis témoin, je n’ai pas « mon » regard. J’essaie de relater de la manière la plus juste ce qu’il se produit à l’étranger pour qu’on ne puisse pas dire qu’on ne savait pas. L’aspect artistique n’est pas ce qui m’intéresse. C’est vraiment l’information que je rapporte, les choses dont nous ne sommes pas informés, les conditions difficiles de prisonniers quelque part, les preuves d’un crime de guerre, etc.
Mes photos sont très cadrées, j’amène le lecteur là où j’ai envie qu’il aille. C’est très important pour moi. Je suis dans un cadrage très factuel où il y a de l’information et de l’émotion mais celles-ci sont calculées.
Ce qui m’anime et ce que je trouve passionnant, c’est d’être au cœur de l’histoire qui s’écrit. C’est ce qui me tient à cœur. Lorsque l’on commence un conflit, on a envie de le terminer, pour voir la suite, savoir ce qu’il va se produire. C’est une vie d’aventure aussi.
Je suis extrêmement sensible, mais il est vrai que le terrain m’a endurcie. Il y a le premier mort, le premier blessé, puis tu t’habitues presque. Enfin… tu ne t’habitues jamais. Mais tu es là pour raconter et j’ai mon appareil photo qui fait un formidable filtre. Je pense que cela m’aide beaucoup. J’ai choisi de photographier de nombreuses scènes compliquées pour tenter de ne pas pleurer. Si j’ai mon boîtier devant moi, je ne suis pas vraiment là et c’est comme ça que j’arrive à gérer la tragédie.
Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp