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Entretien avec Livia Saavedra

Entre septembre 2015 et février 2016, Livia Saavedra, photographe, s’est rendue plusieurs fois en Grèce. Elle y rencontre des bénévoles et WAHA International qui tentent d’aider les réfugiés suite à leur traversée de la Méditerranée. A la suite de ses voyages, une série de photos prend vie. L’objectif est avant tout de faire connaître à tous la situation des réfugiés et des demandeurs d’asile en Europe. Aujourd’hui, Livia revient sur son expérience.

Un élan poétique au coeur d'un sujet douloureux

Il y a une sorte d’envolée de ces enfants qui courent autour du feu, dans la lumière de l’aube : cette photographie n’est pas malheureuse. L’élan poétique qui s’en dégage me plaît. À cette époque j’avais beaucoup de travail grâce à l’ONG WAHA International, pour laquelle je suis partie à Belgrade en 2015. J’ai passé trois semaines entre la capitale serbe, Horgoš et Lesbos. Puis en février, je me suis rendue sur l’île de Chios et sur le camp d’Idomeni. Je ne sais pas si j’aurais couvert la crise des réfugiés de mon propre chef. Étant enfant de réfugiés, cela a toujours été pour moi un thème douloureux.

Au délà de la photographie, l'humain

L’équipe de l’ONG prodiguait aux réfugiés des soins médicaux. Nous sommes restés peu de temps à Idomeni, créant ainsi peu de contact. Les gens n’avaient pas tellement de temps à nous accorder, c’était la course pour franchir les frontières. Leur objectif était de passer rapidement la frontière suivante. Ils arrivaient à Lesbos par canots, puis ils devaient parcourir une vingtaine de kilomètres avant d’accéder aux premiers camps. C’était l’urgence.
La difficulté majeure était de trouver un angle. C’était une crise inédite et comme je travaillais avec une ONG, je n’avais pas toute la liberté que je souhaitais. Rétrospectivement, je pense qu’il aurait fallu suivre des familles, ce qui était alors complexe pour moi. C’était aussi une des premières crises où j’ai vu photographes et journalistes, à un moment, arrêter de faire leur travail et aider les gens. C’est quelque chose qui m’a beaucoup marquée.

 

Faire le récit de la vie des gens

Je n’y suis jamais retournée, mais ces camps sont devenus des prisons à ciel ouvert, notamment l’année dernière, au moment de l’incendie du camp de Lesbos. Cela devait malheureusement arriver. Le camp de Chios a brûlé lui aussi, peu de temps après, en 2016. Quand on amoncelle tant de familles, tant de personnes avec des histoires aussi éprouvantes, dans des conditions sanitaires effroyables, il est évident qu’à un moment, cela explose. L’Europe s’est complètement déchargée sur la Grèce et l’Italie, les laissant gérer l’ensemble de cette crise.

J’aime raconter des histoires, faire le récit de la vie des gens. Ayant des parents réfugiés politiques argentins fortement engagés, je n’aurais pas pu ne pas m’engager, quelque soit la modalité de cet engagement. C’est impossible pour moi de rester les bras ballants et de ne pas parler de sujets qui m’émeuvent. Il y a plusieurs fils rouges dans mes reportages, notamment la santé maternelle, la santé des femmes et leur place dans la société. Je travaille actuellement sur les fistules (présence anormale d’un canal mettant en communication des viscères, ou un viscère et la peau). Traiter de la santé des femmes fait sens pour moi.

Je ne suis pas persuadée que les images peuvent changer notre vision du monde. J’ai un regard assez sombre concernant la direction qu’il prend et la possibilité d’agir pour le changer. En revanche, on a une obligation éthique de porter un regard sur ce qui s’y passe. Depuis que je suis photoreporter, je ne peux plus être touriste à l’étranger. Je ne conçois plus de partir en vacances dans un pays pauvre, je ne me sentirais pas à ma place. Réaliser des reportages est pour moi connaître un pays par ses centres de santé, ses hôpitaux, sa population.

J’apprends constamment en pratiquant ce métier qui requiert beaucoup d’énergie, d’efforts et d’engagement. Mais se lancer dans le photoreportage n’est pas anodin, on le fait dans
la mesure où l’on a quelque chose à dire.

Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp