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Entretien avec Michel Bunel

Michel Bunel, photoreporter, utilise la photographie comme témoignage et preuves de ce qui se passe ici comme ailleurs. Dans sa série "Ukraine : la guerre du Donbass" présenté à Escale en 2014, il aborde la question du conflit chaotique opposant le nouveau gouvernement de Kiev et les séparatistes pro-russes.

"Bienvenue en enfer"

Cette photographie (première photographie ci-dessus), comme l’ensemble de ce reportage, a marqué un tournant dans ma façon de me sentir photojournaliste. C’est une image un peu spéciale. J’étais parti photographier les conflits syriens en 2013, mais je n’ai pas réussi à rejoindre Alep. J’étais sur un terrain de guerre, mais n’ai pas pu pratiquer mon métier. 

En Ukraine, avec le photographe Raphaël Yaghobzadeh, nous avons passé plusieurs jours sur une ligne de front. Cette photo a été prise à cette période. Nous étions sur les barricades pro-russes et les Ukrainiens nous bombardaient. Dans la nuit, un flair (un « pré obus » qui n’a pas de munitions) fut lancé, ce qui donna une fusée éclairante (dont l’objectif est de révéler les positions). J’ai pris cette image lorsque le flair passait au-dessus de nous. À ce moment-là, nous avons vu apparaître sur la barricade les mots « Bienvenue en enfer », écrits en russe. Ce slogan fut utilisé par les militants pro-europe à Maïdan, face aux forces de police, mais fut également un message lors du siège de Sarajevo… J’étais à la fois en train de vivre et revoir des images qui m’ont amené à être photojournaliste. 

 Cette image est pour moi historique, elle parvient à dire ce qui était en train de se passer en Ukraine. Théoriquement, prendre cette photo était impossible, car il y avait un couvre-feu. Nous n’étions pas censés être ici, mais avec mon camarade, nous nous étions fait accepter par les miliciens et une fois le couvre-feu passé, nous avions eu la possibilité de rester avec eux. Cela nous a permis de continuer à travailler, même lorsque la ville était complètement à l’arrêt.
 
Malheureusement, la situation s’est enlisée. Nous étions dans une « silent war », une guerre silencieuse. Une guerre de positions, de positions qui ne bougent pas, il y avait toujours des morts, des civils touchés, mais cette guerre était complètement occultée par d’autres news. C’est un conflit qu’on a laissé traîner. C’est le cas pour d’autres guerres dont on entend parler pendant quelques semaines puis qui sont oubliées, au profit d’une nouvelle actualité qui prend la place.

Les photographies comme témoignages

J’ai eu envie de faire ce métier en découvrant le travail de photojournalistes, lorsque j’étais jeune. Puis c’est devenu pour moi un besoin, une nécessité. Je ne suis ni professeur, ni humanitaire, ni médecin, mais j’ai un boîtier. Il faut continuer de témoigner tout simplement ; c’est la rage qui peut brûler au fond de moi quand je vois certaines situations qui fait que je me sens obligé de prendre des photos. Je travaille énormément depuis dix ans sur la question de l’exil et des réfugiés. Je continue, alors que rien ne change. Mais on se doit d’amasser les preuves de ce qu’il se passe. Je ne vais pas faire changer les choses. Mes photos ne vont pas changer le monde. Mais elles peuvent servir de preuves, de témoignages. Mon envie de faire ce métier, c’est celle de mettre les gens face à leurs responsabilités. 

Si l’on veut changer le regard des autres, nous ne pouvons pas nous arrêter à la presse. Le lecteur de Libé est déjà persuadé de ce qu’il va trouver, il en va de même pour celui du Figaro ou de Valeurs actuelles. Nous devons passer par d’autres canaux : expositions, livres, interventions dans les écoles. Nous commencerons alors à semer des graines, à agir et à éveiller l’envie d’agir. 

Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp