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Entretien avec Yulia Grigoryants

Le fil rouge des reportages de Yulia Grigoryants, ce sont les problèmes liés au conflit de la République du Haut-Karabakh, son pays d’origine, la patrie de ses ancêtres. Elle présentes sa série « Une guerre sans fin » à Escale à la Grange aux Belles en 2018 et revient aujourd’hui sur son travail parfois difficilement réalisable notamment du fait de l’insécurité de certains endroits.

Otages entre la paix et la guerre

Nous sommes dans le monastère de Khoranashat, datant du XIIIe siècle et situé à 200 mètres des postes militaires azéris. Pendant des années, les habitants ne pouvaient pas le visiter en raison des violations constantes du cessez-le-feu par l’Azerbaïdjan. Aucune messe ne pouvait plus être donnée sous ce dôme.

J’ai toujours rêvé de visiter ce monastère, mais c’était trop dangereux et presque impossible en raison des transgressions de l’Azerbaïdjan et des tirs nourris en direction du monastère et du village. Après des mois de négociations, j’ai enfin pu le visiter, à la condition d’être accompagnée de soldats arméniens.

La violence contre la population arménienne en République socialiste soviétique (RSS) d’Azerbaïdjan à la fin des années 1980, la lutte pour l’indépendance du Haut-Karabakh et la réunion avec la RSS d’Arménie ont conduit à une guerre à grande échelle, au début des années 1990. Historiquement, la terre arménienne du Haut-Karabakh a été libérée et un accord de cessez-le-feu a été signé en 1994. Mais la guerre n’a jamais cessé. Les conséquences de cette guerre inachevée et les violations ces dernières années du cessez-le-feu par l’Azerbaïdjan étaient particulièrement évidentes sur toute la ligne de contact entre le Haut-Karabakh et l’Azerbaïdjan mais également le long de la frontière arméno-azerbaïdjanaise. Ici, depuis quelques années, les coups de feu ne cessent quasiment jamais, entraînant de nouvelles règles de vie. Depuis plus de 20 ans, les habitants vivent comme des « otages », pris au piège entre la paix et la guerre.

Une difficulté de photographier dû à l'insécurité du lieu

D’origine arménienne, née en Azerbaïdjan, j’ai fui mon pays avec ma famille à l’âge de 4 ans, en raison des violences contre la population arménienne, qui ont entraîné la guerre au début des années 1990. J’ai grandi à une époque où les changements politiques et sociaux étaient importants, pour l’Arménie et pour la région. Une époque de conflits et de difficultés socio-économiques. Ce sujet est donc très personnel. Je me suis souvent posé ces questions : comment vivent les gens des villages frontaliers ? Comment sortent-ils chaque jour de chez eux, sachant qu’ils peuvent être exposés à des tirs directs ?
Dans l’exercice de mon métier, la première règle est d’être honnête avec les personnes photographiées ; ensuite, d’être proche d’elles en essayant de passer le plus de temps possible à leur côté. Ainsi, elles apprennent à me connaître et à avoir confiance. Sinon, il est impossible de capter leurs émotions.

Pendant ce reportage, une très vieille dame m’a offert des chaussettes tricotées à la main et une bouteille de vodka maison. Oui, dans ces villages, les gens font leur propre vodka !
J’ai organisé une exposition de cette histoire sur un mur du village. Un mur qui a été créé pour protéger les habitants des coups de feu directs le long de la route principale. La plupart des villageois sont venus voir l’exposition. Certains étaient très affectés, d’autres ont aimé, d’autres encore m’ont demandé pour quelles raisons je montrais leur tragédie.
Pendant ce reportage, la principale difficulté était l’insécurité. La route menant au village n’était pas sûre. Mais je suppose que le plus complexe pour moi était d’être freelance, parce qu’il faut trouver du temps pour mener un projet personnel comme celui-ci.

J’ai travaillé dans la production de films documentaires pendant des années. Au départ, la photographie était un passe-temps, puis elle m’a totalement accaparée.

Le fil rouge de mes reportages, c’est les problèmes liés au conflit de la République du Haut-Karabakh ‒ mon pays, mes origines, la patrie de mes ancêtres ‒, et la violence constante contre la population arménienne. C’est pourquoi ces sujets sont particulièrement douloureux et importants pour moi. Actuellement, je travaille sur un sujet lié au conflit.

Propos recueillis de janvier à juillet 2021
Entretiens et textes réalisés par Anaïs Deschamp