Portrait de Gabrielle, éducatrice spécialisée dans le 10ème arrondissement, activité également connue sous le nom : «éducatrice de rue». Elle travaille au sein de la structure de prévention spécialisée ARCE-EA, qui existe depuis 1949.
Dans les territoires de l’arrondissement où les défis sociaux sont nombreux, les éducateurs spécialisés se tiennent en première ligne. Maillons essentiels du tissu social, leur travail exigeant – et souvent méconnu -, implique de naviguer à travers les complexités des différents quartiers, comme ici dans le 10ème ; et d’accompagner sur le long terme, les habitants en difficultés.
Comment es-tu devenue éducatrice de rue ?
J’ai d’abord suivi une filière littéraire, avec une spécialité histoire des arts, puis je suis allée en licence pour étudier la danse et être médiatrice culturelle. J’ai finalement effectué un service civique dans le secteur associatif, à la mission locale de Lille, où j’ai été animatrice. Nous travaillions alors avec un groupe de prévention. Leur méthode de travail m’a beaucoup intéressée, donc je suis allée en école d’éducateur spécialisé et me voilà !
Quelles sont les spécificités du métier d’éducateur spécialisé, dit “éducateur de rue” ?
Nous faisons de la prévention, le but est de lutter contre la marginalisation, scolaire et sociale, en matière d’habitat, d’insertion professionnelle et sociale, de scolarité, de santé… Notre public est plutôt constitué de 12-25 ans, mais on ne s’arrête pas aux chiffres [rire]… On s’occupe aussi de jeunes mamans et de familles. Mais la particularité de la prév’ [prévention] repose sur la libre adhésion. Contrairement à ce qu’il se passe en foyer, les jeunes ne passent pas par un juge, c’est nous qui faisons le travail «d’aller vers ». Notre but est de mettre en relation le jeune avec son territoire, de manière qu’après notre départ, il puisse lui-même répondre à ses propres besoins… qu’il n’ait plus besoin de nous.
Peux-tu me parler de ta mission, comment se passe l’approche d’un territoire ?
Nous faison d’abord un diagnostic du territoire, nous analysons où sont les structures, où traînent les jeunes, les groupes… Combien de temps passent-ils dehors ? Quelles sont leurs habitudes ? Leur mode de vie ?
Le but, c’est de nous faire connaître et d’essayer de créer des liens de confiance. C’est un des aspects les plus importants : on ne va pas tout répéter à leurs parents, ça briserait le lien. On respecte les protections de l’enfant, tout en restant conscients : s’il y a un danger, on fait évidemment le nécessaire.
Dans les territoires de l’arrondissement où les défis sociaux sont nombreux, les éducateurs spécialisés se tiennent en première ligne.
Quel est votre rapport à la ville, aux habitants, au quartier…?
Les éducateurs ne travaillent jamais seuls. On sait réorienter, quand on rencontre des limites, on est toujours en réseau avec les autres organismes du quartier.
Ce qui peut être compliqué, c’est le lien qu’entretiennent parfois les jeunes avec l’autorité. On doit pouvoir les aider à trouver les mots justes, parfois ça peut être compliqué pour eux en raison de leur passé, l’autorité peut représenter à leurs yeux un motif de rejet. Ils ne vont pas se sentir écoutés. Donc on peut faire office de tampon, on peut réparer les liens entre les institutions et les publics. C’est pour ça que notre travail est important.
Nous essayons de faire attention à cette question compliquée de leur relation à l’autorité, mais en même temps, de la garder au cœur de notre pratique, tout en écoutant leur vécu. On ne peut pas faire comme si les relations entre les jeunes et l’autorité étaient faciles et tranquilles. Les habitants s’étonnent parfois, ils se demandent : « Mais que font-ils ? Pourquoi ils ne virent pas les jeunes ?» En fait, notre travail est invisible, les gens ne savent pas vraiment ce que l’on fait. Moi, j’avais déjà travaillé en banlieue lilloise et aussi en banlieue parisienne. C’était toujours très différent d’un quartier comme le 10ème arrondissement, où il n’y a pas « d’endroit type » pour les jeunes. C’est un territoire très disparate, il y a des coins aisés et d’autres bien plus populaires, les problématiques peuvent être très différentes d’une rue à l’autre.
Le métier d’éducateur de rue est primordial pour la ville. Il fait le lien entre les différents habitants, les institutions publiques et leurs élus.
Comment gère-t-on son investissement émotionnel dans le travail ?
La formation joue beaucoup. Il faut apprendre à avoir une certaine distance personnelle et émotionnelle, on ne l’a pas de manière innée.
On a la vie des gens entre nos mains. Notre outil de travail, c’est nous-même, c’est notre mental. Il faut savoir gérer ça, notre assurance maladie, elle nous assure physiquement [rire]. On peut aborder des choses très difficiles. En soi, on est un peu aux premières loges d’une certaine misère sociale. C’est hyper important d’être en groupe et d’avoir aussi de l’humour aussi au sein de notre équipe. Chez nous, on rigole beaucoup, c’est super important ! C’est vraiment un travail d’équipe.
Entretien réalisé par Maud Perez, anciennement service civique au CRL10