Privés d’accès à leur pays d’origine en raison de la guerre ou de la répression politique, de nombreux Iraniens et Afghans vivant en France peinent à transmettre leur culture à la génération suivante. Pour Anahita Grisoni, franco-iranienne née et résidant à Paris, cette rupture est une douleur intime. Afin d’y remédier, elle a décidé de porter le projet d’un atelier d’apprentissage du persan, du dari, des arts iraniens et afghans, développé en partenariat avec le CRL10.
Le 13 juin 2025, des tensions refont surface en Iran. Dans la nuit du jeudi au vendredi, Israël mène des dizaines de frappes aériennes visant des infrastructures stratégiques, nucléaires et militaires, du nord au sud du pays. Les civils ne sont pas épargnés. Une semaine plus tard, le 20 juin, l’ONG Rights Activists News Agency rapporte que le bilan s’élève à au moins 657 morts et 2000 blessés. “On ne se rend pas compte aux infos mais la situation est catastrophique” confie Anahita. “Les gens à Téhéran ne savent pas où se cacher. Personne n’ose sortir, de peur de se faire bombarder”.
Depuis le début de l’entretien, Anahita jette des coups d’œil inquiets à son téléphone. Nous sommes le 16 juin, et sa famille est restée à Téhéran. Une ville qu’elle n’a pas revue depuis 2013. Urbaniste et sociologue spécialisée dans la santé et l’environnement, elle tient ses origines iraniennes de sa mère, qui a tenu à lui transmettre sa culture dès l’enfance. “J’ai toujours vécu en France mais l’Iran a une grande place dans mon cœur. Je parle le persan depuis petite et j’ai eu la chance de beaucoup voyager entre ces deux pays”, explique-t-elle. Une “chance” qu’elle mesure aujourd’hui à l’aune des bouleversements récents. Entre répression politique et conflits armés, le lien à la culture iranienne est plus que jamais entravé pour les personnes vivant en Occident.
Un projet social
Désormais, si quitter l’Iran est difficile, y revenir relève désormais presque de l’impossible. “Beaucoup d’Iranien.nes ne peuvent pas retourner dans leur pays aujourd’hui” déplore Anahita. Une situation douloureuse, qui l’est d’autant plus depuis qu’elle est devenue mère. “Mes enfants ne peuvent aller dans le pays de leur grand-mère. Elle et il ne peuvent pas le connaître comme je l’ai connu, n’ont jamais vu certain.e.s de leurs tantes, de leurs cousins. Elle et il ne se représentent pas les paysages, les ambiances, les couleurs. Et je ne me sens pas en capacité de transmettre cet héritage moi-même. Il faut un contexte pour le faire”, explique-t-elle. C’est à partir de ce constat qu’est née l’idée du projet d’un espace d’apprentissage de la langue persane, du théâtre et des chants iraniens, pensé comme un trait d’union entre les générations pour réparer le lien culturel distendu par l’exil. Le projet s’étend également à la culture afghane, en raison de la proximité linguistique et historique entre le persan et le dari.
"Une plaie ouverte"
La douleur de la rupture avec la terre natale est encore plus ancienne et profonde pour les Afghans. “Pour eux, c’est une plaie ouverte depuis 1979” (guerre d’Afghanistan 1979-1989), souligne Anahita. Arrivés massivement dans les années 2000, nombre d’Afghans se sont installés dans le 10ème arrondissement de Paris, à proximité des gares du Nord et de l’Est, des points de passage vers l’Angleterre. Une implantation qui remonte aux débuts du camp de Sangatte, dans le Pas-de-Calais. Créé en 1999 par le gouvernement français pour accueillir des migrants venus initialement du Kosovo, le camp devient rapidement un lieu de transit pour les exilés du Moyen-Orient et de la Corne de l’Afrique. En trois ans d’existence, Sangatte a vu passer quelque 63 000 personnes, dont une majorité d’Afghans. Cependant, en 2002, il est brutalement démantelé sur ordre du ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy. Un choc immense, considéré par certains comme un tournant dans la politique migratoire française. Aujourd’hui installés dans le quartier de La Chapelle, certains de ces ressortissants tentent de recréer des racines ici…