©Benoît Durand
Au Cambodge, de jeunes femmes issues des classes populaires montent sur le ring de boxe pour combattre. Entre entraînements quotidiens, travail à l’usine textile et espoirs d’un avenir différent, leurs trajectoires révèlent des existences prises au milieu de leurs choix, contraintes et résistances. L’exposition de Benoît Durand explore ces trajectoires situées entre précarité économique, contraintes sociales et désir d’émancipation.
Rencontre avec Benoît Durand à l’occasion de l’exposition à la Grange aux Belles
À l’âge de 18 ans, au cours de ses études de journalisme, alors qu’il se destinait initialement à la télévision, Benoît Durand découvre progressivement la photographie. Il commence à emporter un appareil photo sur ses lieux de stage et de reportage, la photographie s’impose alors comme un outil central, pour raconter le monde. Nous sommes en 2015, et sans le savoir encore, Benoît amorce un parcours qui l’amènera à documenter des réalités sociales, politiques et humaines à travers des portraits intimes et personnels souvent invisibilisés.
Dans son travail, Benoît Durand évoque le désir de
“sortir de sa zone de confort et aller à la découverte de ce qu’il ne connaît pas.”
Voyager, aller vers l’autre, découvrir des cultures, des contextes sociaux ou politiques éloignés de son quotidien constituent un moteur constant de son travail. L’appareil photo devient alors un outil qui le guide à travers ses questionnements et sa curiosité.
Venant retrouver une amie de longue date au Cambodge, Benoît s’intéresse à la boxe en se questionnant sur la place des femmes dans ce sport. Il commence alors à aller aux évènements, aux matchs et dans des clubs locaux et peu à peu il rencontre des personnes intéressées par son projet. Accompagné par Lili et Sarah, deux filles cambodgiennes qui l’ont aidé dans la traduction et à la rencontre avec les boxeuses, Benoit a pu suivre Vanda, Souannita, Dalin et d’autres jeunes boxeuses à travers leurs entraînements, leurs doutes, leurs douleurs et leur résilience. Benoit commence alors son reportage dans la ville de Phnom Penh et ses alentours, ce qui donnera naissance à l’exposition Kun Khmer, des femmes dans la boxe cambodgienne.
Sur les images, les jeunes femmes apparaissent fortes. Leurs corps sont entraînés, concentrés, capables d’encaisser et de rendre les coups. Elles occupent l’espace du ring avec assurance. Cette représentation frappe le regard car elle va à l’encontre des images habituellement associées aux jeunes femmes. Au premier regard, ces images évoquent spontanément l’émancipation. Voir de jeunes femmes s’investir dans un sport historiquement masculin, choisir la boxe et monter sur le ring, cela bouscule et sort des représentations habituelles. Et cette émancipation, Benoît Durand le montre et le dit :
“il s’agit d’une pratique choisie.”
Et ce choix compte. Certaines choisissent la boxe plutôt que l’usine textile, d’autres cumulent les deux activités, néanmoins, pour certaines, le travail en usine demeure la seule option. Les combats féminins étant moins rémunérés, moins médiatisés, moins valorisés que ceux des hommes, la boxe ne permet pas, dans la majorité des cas, de vivre mieux que le travail industriel. Elle offre autre chose : un espace d’expression, de reconnaissance et parfois d’espoir.
Cet espoir est nourri par des figures de réussite, comme celle de Sam Taroth, championne de MMA et référence nationale. Elle incarne la possibilité d’un autre avenir, d’une réussite, d’un but, ou encore d’un rêve. Mais combien peuvent réellement suivre cette trajectoire ? Et à quel prix ? On peut alors se demander aussi si cet espoir les aide à sortir de leur situation ou au contraire les contraint à rester là où elles sont ?
Benoît est allé au Cambodge à deux reprises, en novembre 2024 et novembre 2025 et il explique que de revenir sur le terrain, retrouver les mêmes personnes, c’est autant se confronter à des images passées qu’aux réalités du présent. En revenant, il découvre que Dalin – qui était pleine de joie et d’espoir un an plus tôt – a dû abandonner l’école, arrêter la boxe et travailler à temps plein à l’usine en raison des dettes de sa famille. Ces changements rappellent que la boxe, présentée comme un espace de liberté et d’émancipation, reste inscrite dans des contraintes économiques fortes et des structures sociales inégalitaires. Pour beaucoup de ces jeunes femmes, la boxe s’inscrit dans un quotidien déjà marqué par la fatigue.
Le travail invite aussi à une réflexion plus large sur la position du photographe et sur les conditions de production des images. Photographier des jeunes femmes cambodgiennes confrontées à des réalités sociales difficiles, puis exposer ces images dans des espaces culturels occidentaux, soulève inévitablement des questions sur le regard, la distance et la circulation des images.
Benoît Durand évoque lui-même une forme d’ambivalence face à ces questions : ramener des images, exposer des photographies, permettre au public de découvrir ces histoires, participer à la visibilité des sujets photographiés, sans pour autant modifier concrètement leurs conditions de vie. Cette tension traverse l’ensemble du projet. Elle interroge la fonction du documentaire, ses limites, et le rôle du photographe confronté à des situations sur lesquelles il n’a pas de prise directe.
C’est dans cette tension que le projet trouve sa justesse. Les images ne cherchent pas à résoudre, ni à trancher. Elles laissent coexister la force et la fatigue, le choix et la contrainte, l’engagement et ses limites. La photographie devient alors un lieu d’attention plutôt qu’un outil de réponse.
À travers cette exposition, Benoît Durand ne propose pas un récit héroïque ni une promesse de transformation. Il offre un espace pour prendre le temps de découvrir les vies et les histoires de ces jeunes femmes mais aussi pour prendre conscience et remettre en question nos manières d’observer. Son travail nous rappelle aussi que, partout dans le monde, des femmes luttent quotidiennement pour leurs droits et leur liberté, parfois de manière discrète et parfois de façon spectaculaire.
À celles et ceux qui souhaitent se lancer dans la photographie documentaire, Benoît conseille d’oser. Oser aller vers l’autre, oser frapper aux portes, oser s’exposer aux critiques et à les affronter. Car c’est dans ces zones d’inconfort, dans ces rencontres imprévues, que se construisent les récits les plus justes.
La jeune boxeuse est endormie dans sa chambre en pleine journée, après une nuit de travail à l’usine.
Entretien réalisé par Sarah Pedersen Kazes, rédactrice du journal associatif du CRL 10.