©Natalya Saprunova
Originaire de l’Arctique russe, la photographe Natalya Saprunova explore depuis plus de quinze ans l’histoire, la mémoire et les transformations du peuple saami. Cette exposition retrace un travail à la croisée du documentaire, de l’archive, de la rencontre, et invite à interroger les effets durables de la sédentarisation forcée, de la modernité et du réchauffement climatique sur les territoires et les identités du Nord.
Rencontre avec Natalya Saprunova à l’occasion de l’exposition au centre Jean Verdier
Très tôt, Natalya Saprunova développe une relation intime, chaleureuse et familiale à l’image et au récit. À l’âge de huit ans, elle filme déjà les retrouvailles familiales, les vacances avec sa mère, les moments ordinaires qui deviennent, sans qu’elle en ait encore pleinement conscience, de véritables archives familiales.
Vers l’âge de douze ans, c’est la photographie argentique qui attire Natalya. Elle s’inscrit alors dans un club photo et comprend immédiatement que ce médium deviendra celui à travers lequel elle s’exprimera. La photographie ne sera pas seulement un outil esthétique, mais un langage documentaire à travers lequel elle partagera ses engagements, mais aussi les histoires, les vies et les luttes des peuples autochtones du Nord.
Originaire de l’Arctique russe, Natalya a grandi à Mourmansk, sur la péninsule de Kola, à quelques kilomètres seulement des territoires saami. Pourtant, comme beaucoup d’habitant.e.s de la région, elle a longtemps grandi avec des contes, des récits et des légendes sur les Saami sans réellement percevoir qu’il s’agissait d’un peuple vivant à quelques kilomètres de chez elle. Les Saami sont un peuple autrefois nomade vivant dans le nord de l’Europe, sur la péninsule de Kola en Russie mais aussi en Suède, en Norvège et en Finlande.
Avec l’arrivée du pouvoir soviétique dans les années 1920, les Saami ont été contraints de se sédentariser. Autrefois éleveurs de rennes nomades,
“voyageant l’été vers la mer et l’hiver vers les terres.”
Les Saami ont été déplacé.e.s dans des immeubles, regroupé.e.s pour travailler dans les kolkhozes, les fermes possédées par l’État soviétique. De plus, les villages jugés « non rentables » ont été fermés, et une grande partie de la population à été déplacée vers Lovozero, devenu un point de rassemblement imposé. Malgré ces déplacements, certains continuent encore aujourd’hui à retourner dans leurs anciens villages, notamment pour se recueillir sur les tombes de leurs ancêtres.
Curieuse de l’histoire de sa région natale et fascinée par la nature, Natalya part en direction de villages saami. Pour atteindre certains villages, il faut traverser la toundra : un déplacement physique qui devient aussi un déplacement symbolique vers une histoire longtemps invisibilisée.
“certains disent que si on arrive à faire le voyage, c’est que l’on est accepté”
Ce que Natalya Saprunova découvre sur place et que nous découvrons à travers son exposition photo, Saamis, nous vivions dans la toundra c’est un contraste entre les restes d’une culture autochtone et une modernité imposée. Durant son reportage, Natalya cherche à photographier ce qui n’est plus, ce qui a été et ce qu’il reste de la culture, de la langue, des coutumes, des vêtements et du peuple saami.
Les photographies de cette exposition poussent le public à se questionner : pourquoi les personnes représentées ne sont-elles pas dans la toundra, ou dans la nature ? D’où viennent-elles ? Et où vont-elles ?
Ces images nous poussent à vouloir comprendre le contexte, comprendre l’histoire des Saami et de la Russie. En effet, cette exposition agit comme une porte d’entrée vers l’histoire : elle oblige à revenir en arrière, à comprendre la sédentarisation forcée et la transformation profonde du mode de vie saami.
L’homme traverse une rivière gelée en rentrant chez lui après la fête des éleveurs de rennes de la ville. Il est lui-même un des derniers éleveurs de rennes.
Le travail de Natalya s’inscrit sur le long terme. Elle commence à photographier la péninsule de Kola dès 2006, y retourne en 2007, 2008 et 2010, puis reprend ce travail de documentation en 2019 avec un regard plus mûr, avant de le poursuivre et le finaliser en 2021 et 2022. Cette temporalité lui permet de tisser des liens profonds avec les personnes photographiées. Elle est suffisamment proche de ses sujets pour être invitée dans l’intime, le quotidien et les questionnements des personnes qu’elle interviewe et photographie. Elle fut notamment invitée à l’enterrement d’une femme qu’elle avait rencontrée auparavant.
Parmi les rencontres marquantes, Natalya nous parle d’Ouliana, une jeune fille Saami qui se retrouve partagée entre modernité et attachement à la culture saami. Natalya la suit pendant les vacances d’été, et découvre certains doutes qu’Ouliana lui partage. En effet, lorsque Ouliana n’arrive pas à enlever l’hameçon d’un poisson, elle prend peur de ne pas être
“une vraie Saami.”
Cette peur révèle que la culture saami n’est pas acquise, elle est transmise, apprise mais aussi menacée.
Inspirée par Natalya la caméra à la main, la jeune fille a elle aussi commencé à s’intéresser à la photographie et Natalya a pu lui offrir un appareil photo avec lequel elle a commencé à photographier les aurores boréales dans sa région.
Au-delà de la question identitaire, le réchauffement climatique traverse fortement l’exposition. Dans l’Arctique, les changements sont visibles et violents : début juin, les températures ont pu atteindre ces dernières années plus de 35 °C, ce qui est totalement anormal dans une région comme la péninsule de Kola. Ces bouleversements affectent directement les pratiques, les saisons, les ressources naturelles mais aussi les coutumes. Voir les images de la nature et des peuples menacés par le réchauffement climatique éveille une responsabilité face à l’environnement, rappelle l’importance des saisons, et invite à un regard respectueux sur les peuples du Nord et sur les conséquences durables de la colonisation.
Les questions d’identité qu’elle aborde dépassent le cadre des Saami car elles traversent nos sociétés contemporaines et ouvrent une réflexion sur l’altérité, le respect et la curiosité envers l’autre. À travers son travail, Natalya rend visible ce qui ne l’est pas et suscite un intérêt pour l’histoire, la culture et l’identité des peuples menacés. Non seulement Natalya invite mais surtout accueille le public à découvrir la culture saami, tout comme les Saamis l’ont accueillie.
Fascinée par le nord, Natalya poursuivra d’ailleurs ce travail dans d’autres territoires comme en Sibérie, au nord-ouest du Canada auprès des Inuit, en Mongolie ou encore dans le désert de Gobi. Si les contextes et les peuples varient, ses préoccupations restent liées à l’environnement, aux ressources naturelles et aux peuples qui habitent ces territoires.
À celles et ceux qui souhaitent se lancer dans la photographie documentaire, Natalya conseille avant tout d’explorer, de ne pas avoir peur du terrain, d’aller à la rencontre des gens. Être curieux, ouvert, accepter de passer du temps sans appareil photo, autour d’une tasse de thé, pour discuter et rencontrer. C’est dans ces moments, parfois sans images, que se construisent les reportages de fond. Photographier, pour elle, c’est raconter des histoires, faire voyager ceux qui ne peuvent pas se rendre sur place, tout en respectant les personnes, les cultures et les territoires photographiés.
Entretien réalisé par Sarah Pedersen Kazes, rédactrice du journal associatif du CRL 10.